De chair et de cendres - Fragments

CHAPITRE PREMIER
La ruelle

Etendue face contre terre, une femme gisait sur le bitume d'une ruelle obscure et déserte. Son visage était dissimulé par les détritus répandus sur le sol, et la puanteur d'aliments en décomposition était insoutenable... Il se dégageait de cette scène quelque chose d'à la fois irréel et pesant.

Gabrielle, une jeune femme brune élancée et sombrement vêtue, s'approchait de la dépouille pas après pas. Lentement happée par ce spectacle morbide, elle s'avança davantage... Et manqua de toucher le corps avec son pied.

Elle tomba aussitôt à genoux sur le sol et rendit tout ce que son estomac contenait. Le nez au ras du sol crasseux, désormais rehaussé d'un peu de bile, la scène offrait un angle plus intime... Presque grotesque.

Gabrielle se redressa, ferma les yeux, et remit en place une mèche de ses cheveux noirs mi-longs. Elle porta à nouveau son regard sur la gisante et...

C'est pas possible... Elle est vraiment morte !

Gabrielle n'avait jamais côtoyé de cadavre jusqu'à ce jour, néanmoins la blessure béante qu'elle apercevait ne laissait subsister aucune doute. Et comment avait-elle pu ne pas voir tout ce sang répandu sur le sol ?

Gabrielle tressaillit subitement.

La police... Il faut que j'appelle la police.

Elle demeura toutefois immobile, les jambes tremblantes.

- Il faut que j'appelle la police !

Le son de sa propre voix, inhabituellement aigüe, la fit sursauter.

Oui, contacter les autorités judiciaires semblait être la meilleure des options, à bien des égards. Au lieu de cela, Gabrielle fit un pas en arrière, puis un deuxième... Et s'enfuit un instant plus tard en direction de son appartement.

*

Deux jours s'écoulèrent, puis le week-end arriva. Fort heureusement pour Gabrielle, un déni protecteur lui permettait déjà d'occulter progressivement le drame... Un drame qu'aucun journal télévisé n'avait traité, et que pas un seul policier n'avait relayé à son adresse. La ville de Paris engloutissait ainsi la vie d'une personne, tandis que le quotidien de Gabrielle dévorait les souvenirs dérangeants.

Cette dernière ré-envisageait déjà l'avenir avec sa légèreté habituelle : un monde de geek fait de jeux, de mangas et d'animés japonais... Une bulle de rêve entièrement contenue dans son petit appartement haussmannien de quarante-cinq mètres carrés. Gabrielle adorait le style authentique de ce F2 haut de plafond, au plancher en bois et aux moulures d'époque, tout de blanc repeint... Et perpétuellement en désordre.

La jeune femme découvrit un flacon de coloration rouge pour cheveux, dans une pile d'objets divers. Le flacon fut utilisé puis aussitôt abandonné dans un autre tas : celui des objets accumulés pêle-mêle sur l'étagère du salon, près d'une modeste cheminée en marbre noir.

Et une mèche rouge, une !

Le week-end s'écoula rapidement, comme toujours. Le souvenir de la victime étendue dans la ruelle n'était déjà plus qu'un écho lointain quand Gabrielle s'en alla travailler le coeur léger, jouant en chemin avec sa nouvelle mèche de couleur.

Vingt minutes de métro plus tard, la jeune femme pénétrait dans un grand immeuble dont l'ascenseur l'emmenait jusqu'au quatrième étage. Elle entra dans le service comptabilité, posa son parapluie noir assorti à son habituelle tenue sombre gothique, puis alluma son ordinateur.

Les locaux, soit sept niveaux de mille mètres carrés chacun, avaient récemment été refaits à neuf. Moquette synthétique grise au sol, cloisons aux tons neutres et décoration minimaliste... L'ambiance impersonnelle des lieux était un véritable temple dédié à la productivité des employés, dont les voix et les pas étaient absorbés par cette atmosphère feutrée.

Le même problème se posait quotidiennement à Gabrielle depuis cinq ans : patienter jusqu'au soir, pour retrouver enfin l'univers apaisant de son appartement... Et ainsi de suite, jour après jour, jusqu'au week-end tant désiré. La jeune femme ne ressentait en effet aucun intérêt pour la fonction d'assistante comptable qu'elle exerçait au siège social de REASA, une mutuelle d'assurance en pleine expansion.

Gabrielle était à son poste depuis quelques minutes quand une tête hésitante se glissa dans l'entrée du service. Le reste du corps ne tarda pas à suivre... Le collègue ainsi reconstitué s'assit à sa place en lançant à Gabrielle le même regard niaiseux qu'à l'accoutumé. Si cette dernière ne supportait pas les contacts humains trop prolongés, Lucas, pour sa part, flirtait en permanence avec l'inaptitude sociale. Des cheveux châtain clair en bataille, des yeux minuscules et un regard fuyant avaient suffi à consolider rapidement sa réputation d'autiste dans toute l'entreprise.

- Salut Lucas, tu as passé un bon Week-end ?

- Oui...

Gabrielle le savait : Lucas n'en dirait pas davantage, et il pourrait en être ainsi durant toute la journée. Elle avait tenté d'établir une communication dès les premiers mois de cohabitation avec ce collègue taciturne... Tout d'abord verbalement, puis en s'appuyant sur le contact physique. Gabrielle avait en effet appris que cette approche constituait un moyen de communication instinctif avec les individus atteints de problème comportemental. La jeune femme avait donc pris pour habitude de lui effleurer le bras en lui souhaitant un bon appétit, avant de partir seule à la cantine de l'entreprise, ou encore de lui toucher l'épaule chaque soir avant de quitter son poste. Bien que ceci n'eût rien changé à leur relation, Gabrielle avait conservé ces rituels et Lucas, le Rain Man comptable, s'était silencieusement intégré au mobilier professionnel.

La journée se déroula lentement, agrémentée des trois habituelles pauses café avec les collègues d'autres services, tous réunis autour du distributeur de l'entreprise. Puis, au terme de cette laborieuse et interminable attente, la fin de l'après-midi fut enfin atteinte... Et immédiatement suivie de la sortie salvatrice.

Arpentant le bitume parisien, Gabrielle savourait un dernier rayon de soleil quand elle s'arrêta net. Une sensation de vertige manqua de la plaquer au sol.

La ruelle !

La ruelle du soir précédent, celle du cadavre... Elle était là, juste devant Gabrielle, à quelques mètres à peine de son lieu de travail. Cette petite rue se présentait sous un nouveau jour : claire et bondée de piétons, à l'image de ce quartier du huitième arrondissement envahi par les bruits de circulation routière.

Mais... Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

Gabrielle passait tous les soirs devant cette rue banale sans même la remarquer, avant d'emprunter la ligne numéro neuf du métro pour rentrer chez elle.

La jeune femme se concentra davantage sur les murs des immeubles puis la chaussée, étonnamment plus large en plein jour. En plein jour...

Quelle heure était-il... Est-ce qu'il faisait nuit quand j'ai vu cette femme allongée sur le ventre ? Et avant ça, comment suis-je arrivée dans cette foutue rue ?

Gabrielle réalisa qu'elle était incapable de répondre à ces questions.

*

Le regard vide, Gabrielle demeurait assise dans la rame de métro bringuebalante qui la ramenait chez elle. Inconsciente des regards qui se posaient subrepticement sur elle, la jeune comptable essayait de réorganiser les évènements écoulés.

Pas de police clôturant le périmètre, aucun média, pas même le soupçon d'une rumeur, rien. Comment le cadavre avait-il pu disparaître aussi radicalement ? Peut-être quelqu'un avait-il récupéré le corps ? Ou peut-être la femme s'était-elle relevée pour partir plus loin...

Non attends, tu as bien vu son état ! C'est impossible, elle était déjà morte !

Plus Gabrielle y réfléchissait et moins la situation lui paraissait cohérente. Ce qui l'inquiétait le plus était son incapacité à situer la scène par rapport à la journée qui la précédait. De son point de vue, elle s'était endormie dans son lit pour se réveiller dans la ruelle, paniquer devant le cadavre, puis filer à son appartement et se recoucher aussitôt.

La jeune femme commença à se convaincre qu'elle avait tout simplement rêvé cette scène.

Et même si c'est vrai... En quoi cela me concerne-t-il ?

Oui, finalement quelle importance ? Pas de cadavre, pas de crime... Gabrielle s'était encore fait une montagne de trois fois rien, comme elle se plaisait souvent à le dire.

Parvenue rue Marbeuf, elle avait à nouveau retrouvé son sourire. Une fois la porte de son appartement refermée derrière elle, ses pensées étaient déjà entièrement tournées vers sa recherche internet du moment : La Grèce antique. Fait étonnant pour une personne que l'Histoire ennuie profondément, elle se découvrait depuis peu un vif intérêt pour cette civilisation.

Toutes ces citées grecques en proie à leurs querelles, livrant guerres sur guerres... Il y avait dans tout cela un côté tragique qui la fascinait. Au programme du soir : Athènes entre 600 et 300 avant Jésus Christ. Berceau de la philosophie et de la démocratie, mais aussi puissance navale déchue, encerclée par les spartes puis soumise à une oligarchie... L'étude de cette seule citée allait prendre du temps.

Gabrielle consacra ainsi les soirées de cette nouvelle semaine au thème athénien, aménageant quelques pauses avec son jeu vidéo du moment. Voilà comment la jeune femme commença à développer une vie symbiotique avec son ordinateur, vissée au bureau de sa minuscule chambre tapissée de posters de mangas.

Le vendredi tant désiré arriva enfin. Gabrielle pénétra dans le restaurant d'entreprise à l'heure exacte de sa pause déjeuner. C'était une grande salle en forme de L, inondée de lumière par de vastes baies vitrées. Les mains chargées de son plateau-repas, la jeune femme balaya les lieux emplis du brouhaha des salariés attablés, puis elle huma la légère odeur de frites et de grillades qui envahissait le réfectoire. Bien que peu de places fussent disponibles, comme cela était souvent le cas, Gabrielle put néanmoins s'asseoir à la table de Léo.

- Hé poulette, ça fait une semaine qu'on ne s'est pas vus ! Lança-t-il en guise de salutation. On pourrait se boire une mousse dehors, au Mori, pour fêter ça !

Il était difficile de déchiffrer l'expression de son visage rond et rouquin, dont les yeux étaient dissimulés derrière des lunettes de soleil. Quels que fussent la saison, l'éclairage ou le lieu, ces dernières camouflaient en permanence la marque imprimée sur son visage par un vieil accident de la route. Bien qu'il portât en son âme d'autres cicatrices plus profondes encore, Léo offrait en toute circonstance un air décontracté et posé. Les verres fumés et la nonchalance constituaient ainsi les deux armures dont il ne se délestait jamais.

- Alors, une petite mousse ? Relança-t-il.

- Bof, sans façon... J'ai des choses à faire, rétorqua Gabrielle en jouant négligemment avec sa nourriture.

- Tu veux dire, mieux qu'une 'tite bière 'vec des 'cahuètes ?

- Disons que j'ai un nouveau passe-temps, et pour tout te dire je ne pense qu'à une chose : m'y remettre.

- Et quelle est cette mystérieuse occupation ?

Gabrielle demeura évasive. Comment expliquer que l'étude personnelle d'une ancienne civilisation puisse l'emporter sur un simple café au Mori ? Léo sachant se montrer persuasif, Gabrielle finit néanmoins par lui révéler la vérité.

- Ah oui, c'est vraiment une passion à ce niveau-là ! C'est étonnant... Constata Léo.

- Quoi donc ?

- Bah... Tu ne t'intéresses pas à ces choses, en général. C'est bizarre, ça ne colle pas avec toi.

- Et alors, tu crois me connaître vraiment ? La preuve que non ! Ajouta la jeune femme dans un grand sourire.

Elle ne parvenait toujours pas à choisir entre les morceaux d'aliments qu'elle triturait de plus en plus.

- Non mais, blague à part, tu ne veux vraiment pas qu'on se retrouve au Mori ? Insista Léo.

- Alors toi, tu ne changeras jamais ! S'esclaffa Gabrielle en se levant, son plateau-repas à la main.

*

Gabrielle retournait à son bureau. Elle regrettait d'en avoir trop dit.

Il va me trouver bizarre, c'est sûr. Je ne pouvais pas tout simplement lui dire que je suis fatiguée ces temps-ci ?

La jeune femme n'était absolument pas douée dans l'improvisation mensongère, et détestait ce point faible qui se révélait être parfois handicapant en entreprise. Elle soupçonnait même que cette inaptitude lui avait coûté l'avancement à un poste auquel un autre de ses collègues, pourtant moins compétent, avait récemment accédé. Gabrielle se sentait ainsi parfois bloquée par un manque d'aisance relationnelle, et ceci était d'autant plus rageant que nombre de personnes autour d'elle semblaient posséder cet élément de base.

Volonté de réagir ou simple envie du moment ? Le fait est que Gabrielle invita Léo à une soirée de Bowling impromptue.

*

Léo préférait les soirées passées dans un café ou un restaurant.

Mais pourquoi pas un bowling, pour une fois ?

L'essentiel était qu'il puisse s'imbiber d'alcool. Il n'avait en effet pas encore trouvé de meilleure façon pour oublier la banalité de sa vie, lui qui rêvait d'exotisme et avait déjà essuyé un cuisant échec en montant sa propre entreprise au Sénégal. Sa confiance avait rapidement été trahie par la femme qui partageait alors sa vie et cette aventure... Il y avait perdu son affaire et toute capacité à investir dans une relation de couple.

Cette déconvenue avait conduit Léo à Paris, où il travaillait depuis de nombreuses années dans la hotline informatique de REASA. Bien que ses rêves de liberté ne l'eussent pas quitté, il n'avait échafaudé aucun autre projet depuis sa première expérience, et vivait donc dans la plus passive des attentes.

Léo réajusta ses lunettes de soleil et sortit de la ligne neuf du métro, à la station de l'Alma. La fraîcheur de la nuit à venir commençait à s'abattre sur la capitale, dont les rues rougissaient déjà sous l'éclairage faiblissant du soleil couchant. Léo continua à pied, regagnant le lieu du rendez-vous avec sa nonchalance habituelle. Gabrielle était déjà dans la salle, assise seule à une table. Son visage, comme souvent, était inexpressif. Une observation plus attentive permettait habituellement d'y déceler un léger pincement, presque une lointaine nostalgie... Léo ne se montra pas immédiatement, essayant de saisir cette expression à la dérobée.

Le regard de la jeune femme ne fixait rien ni personne en particulier, pas même le verre que ses lèvres n'avaient pas encore touché. Léo se manifesta finalement et le visage de Gabrielle s'illumina d'un grand sourire. Deux autres collègues les rejoignirent et la partie commença, ponctuée par le bruit sourd des boules qui roulaient sur le parquet. Léo passa la soirée à plaisanter et à taquiner Gabrielle, se délectant discrètement du spectacle de son postérieur quand venait son tour de jouer.

- Et une manche pour l'équipe des hotliners... Zéro pour la compta !

Ce n'était pourtant pas faute de viser correctement, Gabrielle faisant preuve d'une précision et d'une dextérité peu communes. Le poids de la boule ne semblait pas non plus lui poser de problème, contrairement à beaucoup de femmes de sa corpulence. Heureusement pour l'équilibre de la partie, elle était affublée de la partenaire toute désignée pour compenser ses aptitudes physiques.

- Bon, tu peux me l'avouer maintenant, tu t'entraînes pour un championnat ou un truc du genre, c'est ça ?

L'atmosphère continua à se détendre au fil de la soirée, tandis que la partenaire de Gabrielle enchaînait gouttière sur gouttière.

- Et deux manches contre Gabrielle, en faveur de ses trois adversaires... Dont sa très maladroite partenaire de la compta. Un grand merci à elle, donc !

Léo proposa de prolonger la soirée dans une brasserie afin de s'y restaurer - « Enfin ! » s'écria le reste du groupe -, ce que Gabrielle refusa poliment. Elle eut cette fois-ci la présence d'esprit de prétexter :

- Un sacré coup de barre... Je ne sais pas ce que j'ai ces temps-ci, je manque sans doute de sommeil. Je vais devoir vous abandonner !

Léo l'observa tandis qu'elle récupérait ses bottes cloutées puis quittait la salle, ignorant les regards insistants d'une femme d'âge moyen, choquée par son « accoutrement de carnaval ».

Il sembla à Léo que sa collègue était davantage triste que fatiguée.

*

L'air libre... Enfin.

Gabrielle prit une grande inspiration, yeux clos, pour profiter de la fraîcheur nocturne. Bien qu'elle eût apprécié la soirée, elle ressentait désormais le besoin de se retrouver seule dans l'intimité de son cocon habituel... Thème athénien ou jeux sur ordinateur ? La décision n'était pas encore prise.

Avec délectation, la jeune femme prit une nouvelle bouffée d'air.

Elle ouvrit les yeux pour savourer son shoot urbain... Et réalisa qu'elle se trouvait dans la rue. La rue du cadavre.

Non... C'est simplement un endroit qui lui ressemble beaucoup, c'est tout...

En effet, la nuit, toutes les rues étroites ne sont-elles pas grises ? Gabrielle se retourna donc... Pour constater qu'elle se tenait en plein milieu d'une ruelle très fortement semblable à celle de l'occise inconnue. Une ambiance pesante étouffait tout mouvement : pas un son, pas un passant, pas un seul indice de vie n'animait les lieux. La salle de bowling dont Gabrielle venait de sortir avait disparu, ainsi que la large rue piétonne qui permettait d'y accéder. Il n'y avait plus que cette ruelle humide et crasseuse, jonchée de détritus.

La poitrine de la jeune femme se serra.

Le cadavre...

Ne supportant plus cette oppressante présence, Gabrielle se retourna brusquement pour visualiser l'endroit où se trouvaient le plus de déchets. L'inconnue de l'autre soir s'y trouvait effectivement, allongée dans la même position. Gabrielle se plia en deux, le souffle coupé.

La rue l'étouffait. Cette femme l'étouffait.

Incapable de bouger, Gabrielle s'attendait à tout moment à ce que la défunte se lève lentement pour l'agripper et l'étrangler. Elle ne voyait plus que ce corps étendu avec ses longs cheveux poisseux, comme à travers une loupe énorme. Gabrielle remarqua alors un détail qu'elle avait oublié : une croix - un X majuscule - semblait avoir été taillée dans la chair du dos, maculé de sang.

Ça ne peut pas être vrai... C'est un cauchemar, je vais me réveiller... Je vais forcément me réveiller !

Une fièvre glacée l'envahit, tétanisant chaque articulation, tandis qu'un goût amer montait dans sa bouche.

Léo... Tous les autres... Où êtes-vous !

Le corps de Gabrielle agit de son propre chef : sa tête tourna lentement vers l'une des extrémités de la rue. Elle eut ainsi tout le loisir de reconnaître l'intersection qui conduisait à REASA, puis...

Voile blanc.

*

Gabrielle, passive et ballotée dans une rame de métro en mouvement. Freinage, arrêt, puis ouverture automatique des portes sur une station souterraine.

La jeune femme commença à reprendre ses esprits, alors qu'elle était déjà sortie sur le quai et que les portes se refermaient derrière elle. Le souffle de la rame en accélération souleva un instant ses cheveux noirs mi-longs.

Ça ne va pas... Mais alors pas du tout...

Achevant de sortir de sa torpeur, Gabrielle put enfin commencer à paniquer comme il se devait en pareille situation : son rythme cardiaque s'emballa, et cela était peut-être la première chose cohérente qui survenait en cette fin de soirée.

La jeune femme acheva de retourner machinalement chez elle, fébrile et perdue dans des hypothèses fondées tour à tour sur la folie, le trouble de l'attention, et un soupçon de paranormal. Elle ferma soigneusement la porte d'entrée derrière elle, fit couler un bain moussant dans lequel elle se glissa aussitôt, puis tenta de reconstituer le puzzle des dernières heures écoulées. Son regard dérivait sur les murs carrelés de blanc, vierges de toute décoration.

Gabrielle se rappelait globalement de l'ensemble des évènements : sortie du bowling, cadavre, fuite frénétique après un moment de tétanie, entrée dans la bouche de métro, et retour à l'appartement en pilotage automatique. Elle ne parvenait toutefois pas à affiner les détails. Il lui était par exemple impossible de se souvenir si son retour en métro correspondait à un trajet effectué depuis la salle de bowling ou depuis la sinistre rue située à côté de son lieu de travail.

A bien y réfléchir, cette ruelle et son cadavre pouvaient être une hallucination, un rêve éveillé ou bien...

Peut-être... Un fantôme qui tente de communiquer avec moi ?

Nan, arrête Gaby, c'est vraiment du grand n'importe quoi !

L'eau était devenue désagréablement tiède quand Gabrielle décida qu'il lui était impossible d'en savoir davantage en se basant sur sa seule mémoire. Elle s'extirpa en souplesse de la baignoire et, telle une Indiana Jane, elle explora la pile d'objets entassés négligemment dans la salle de bain. Après moult grognements, elle abandonna finalement l'espoir de retrouver sa brosse à cheveux.

La jeune femme tenta d'oublier cette mauvaise soirée en entamant le visionnage d'une nouvelle série d'animation japonaise : Blood +. Elle quitta le salon après deux épisodes, s'allongea sur son lit et, contre toute attente, rejoignit le pays des songes sans aucune difficulté.

*

Gabrielle émergea de son sommeil aux alentours de dix heures du matin. Elle s'étira et commença à paresser au lit, savourant le premier jour de son week-end, quand...

- Saloperie de rue !

Telle une pierre fracassant la fenêtre de sa chambre, les évènements de la veille lui revenaient brutalement en tête. La jeune femme s'assit d'une traite sur son matelas, les yeux grands ouverts, et prit aussitôt la décision de retourner à REASA. Elle enfila des vêtements propres, se brossa les dents, fit l'impasse sur le maquillage puis, animée de sa nouvelle résolution... Visionna un troisième épisode de la série entamée la veille.

Elle s'affairait à diverses tâches quand, n'y tenant plus, elle céda comme on capitule face à une irrépressible envie d'uriner... C'est ainsi que Gabrielle sortit précipitamment de son appartement, direction : cette « saloperie de rue ».

Ce trajet, qu'elle empruntait quotidiennement, ne lui avait jamais paru aussi long. Incapable d'identifier le chemin suivi la veille ou de recouvrer le moindre souvenir supplémentaire, la jeune femme s'arrêta à l'habituelle station Miromesnil et entra dans la ruelle.

C'en était presque décevant, tant cette dernière était comparable à n'importe quel autre endroit de Paris : deux trottoirs de bitume séparés par... Du bitume. Erigés en gardiens intemporels des lieux, de hauts immeubles s'élevaient de part et d'autre, bâtis dans le style haussmannien propre à cette partie de la capitale. Gabrielle réalisa à quel point chaque détail du décor s'était gravé dans sa mémoire. Elle reconnaissait la forme particulière des trottoirs - dont un pavé était fracassé -, et la disposition de l'éclairage public, intégré aux murs plutôt que suspendu à des réverbères.

Rien à signaler du côté des déchets répandus sur la voie publique. Pas grand-chose non plus côté cadavre.

Bon, j'ai l'air fine maintenant...

Venue sans plan d'action, la jeune femme se trouvait désormais désemparée. Elle s'avança lentement et reconnut l'endroit exact de la scène de crime, vierge de toute trace. Il n'y avait là rien de bien excitant, à part peut-être une poubelle publique, et encore... Les directives établies depuis les attentats parisiens sapaient toute possibilité de suspens : la poubelle, totalement transparente, était manifestement vide. Le vent avait beau tenter de gonfler la scène d'un peu de mystère, l'ambiance ne prenait pas.

Gabrielle erra un moment dans le quartier, repassa dans la ruelle puis, devant autant de mauvaise volonté urbaine, se résigna finalement à rentrer chez elle.

De retour à son appartement, elle s'affala sur le bureau de sa chambre, alluma son ordinateur et lança quelques recherches internet sur la ruelle, sans grande conviction. Les résultats confirmèrent le ton donné à ce début de week-end dépourvu d'intérêt.

Les dernières possibilités d'investigation envisagées par Gabrielle n'étaient pas très engageantes car il s'agissait de travail d'archives. Elle agit donc selon ce qu'elle savait faire de mieux en pareil cas : passer à autre chose.

La suite de l'animé Blood † s'avéra captivante. Entre cela et les recherches sur Athènes, le samedi fila comme un rêve.

La sonnette de la porte d'entrée retentit le lendemain en milieu d'après-midi. Gabrielle ouvrit à un jeune homme de taille moyenne et d'aspect réservé. Une barbe de trois jours et de longs cheveux châtains trahissaient sa vie de bohème, lui qui revendiquait son statut d'artiste indépendant en tant qu'infographiste freelance. Gabrielle passa tendrement ses bras autour de sa taille et lui glissa dans un baiser :

- Ça commençait à faire longtemps dis-donc...

*

La lumière extérieure commençait à faiblir quand Julien posa sa tête sur le torse de Gabrielle. Nus et essoufflés, ils étaient allongés sur le lit de la petite chambre à coucher.

La jeune femme songeait à quel point les hommes étaient bien tous les mêmes : pas un de ceux qu'elle avait connus jusqu'alors n'avait pu rester éveillé après quelques ébats. Néanmoins satisfaite et ragaillardie, elle abandonna le guerrier à son repos, enfila quelques vêtements et s'assit derrière l'ordinateur, tournant ainsi le dos à son amant endormi.

A nouveau lancée dans ses recherches athéniennes, Gabrielle ne releva le nez de l'écran que lorsque la nuit fut complète. Elle alluma alors plusieurs lampes puis s'approcha du lit.

- Juju... Julien... Appela-t-elle vainement d'une voix douce.

Elle effectua plusieurs pressions sur une épaule, ce qui eut pour effet de balloter lentement la tête du jeune homme dépourvu de réactions. La jeune femme ne s'en alarma pas ; elle était coutumière de cette inertie qui suivait l'acte sexuel. Il se réveillerait sans doute le lendemain, après son départ.

Elle poursuivit donc sa petite soirée en solitaire, heureuse de pouvoir visionner la fin de la série animée entamée quelques jours plus tôt.

*

Enfin réveillé ? Interrogea Gabrielle, l'oreille collée à son mobile. Il est déjà treize heures, tu sais ! Tu es toujours chez moi ?

« Non », répondit la voix enrouée de Julien. « Je crois que j'ai chopé un truc : je me sens faible et j'ai des frissons ».

- Houai, comme à chaque fois qu'on se voit ! Plaisanta la jeune femme. T'es en train d'insinuer que je te refile des saloperies, c'est ça ?

Gabrielle le savait par expérience : il faudrait au moins une semaine à Julien pour recouvrer pleinement sa santé. Elle le taquina encore un peu puis raccrocha son téléphone portable, alors qu'elle pénétrait dans les locaux de REASA en souriant.

J'ai vraiment le don de tomber sur des petites natures...

Son partenaire présentait au moins l'avantage de ne pas être envahissant : Un peu de sexe, quelques échanges via internet... Et donc ni vie commune ni le moindre compromis. Gabrielle n'attendait rien de plus d'un homme.

Elle ne se souvenait d'ailleurs pas avoir cru un jour au prince charmant. Bien que ce concept fût inculqué très tôt aux jeunes filles sous forme de Barbies - ou assimilés -, Gabrielle n'avait pour sa part jamais eu droit à ce conditionnement standard. Entre un tuteur absent et des camarades qui ne lui avaient laissé aucun souvenir particulier, elle avait toujours été seule et n'avait jamais été bercée d'aucune illusion... Elle avait donc appris très tôt à ne croire qu'en elle-même, sinon à fuir quand la force lui manquait.

Quelques heures plus tard, la jeune femme croisa Léo et ses lunettes de soleil qui revenaient du restaurant de l'entreprise.

- Ça fait longtemps qu'on n'a pas pris une mousse... L'apostropha ce dernier. Une 'tite poire 'vec des 'cahuètes ?

- Bon, va pour une 'tite poire ! Rétorqua Gabrielle avec un sourire.

Un moment plus tard, les deux collègues étaient assis autour d'une minuscule table du Mori. Lieu de ralliement tacite des salariés, le modeste bistrot était rempli de monde, comme souvent à cette même heure. Pourvu d'un vieux comptoir en bois imprégné d'odeurs de café et de fumée de cigarettes, cet endroit possédait un charme authentique.

La jeune femme fixait le fond de son verre rempli de soda tandis que Léo buvait et parlait. C'est alors que la question jaillit spontanément des lèvres de Gabrielle, presque malgré elle :

- As-tu déjà entendu des histoires sur la petite rue située juste à côté de REASA, tu sais celle à droite en sortant ?

- Comment ça, des histoires ?

Gabrielle réalisa combien il était délicat d'aborder un sujet sur lequel elle ne voulait livrer aucun détail. Elle parvint néanmoins à éluder les interrogations de son interlocuteur sans n'avoir donné aucune information sensible.

Elle reçut un mail de Léo quatre jours plus tard, au travail, alors qu'elle effectuait une tâche particulièrement inintéressante.

Encore une bêtise, sans doute. Dur-dur de passer le temps à la hotline informatique !

Son coeur s'emballa quand elle lut le titre : Des infos sur ta rue.

Elle ouvrit nerveusement le mail, qui contenait quelques liens ainsi qu'une courte liste tapée par Léo : celle des récits recueillis auprès de collègues et connaissances. Le sang de Gabrielle se figea quand elle aborda le deuxième point :

2) Meurtre survenu il y a quatre à sept ans : une femme retrouvée morte, à moitié dévêtue, une croix tailladée dans le dos. N'a jamais été élucidé.

Une blague... C'est une blague ! Mais comment peut-il savoir ? Je n'ai donné aucun élément à qui que ce soit...

La pensée et le corps gelés, Gabrielle ne parvenait pas à détacher son regard du mail. Elle demeura ainsi durant ce qui lui parut être de longues minutes. La lourde locomotive de son sens critique amorçait un pénible redémarrage quand Rain Man entra et s'assit en silence derrière son bureau.

La jeune femme finit par se lever et quitta la salle.

*

Le vaste plateau de la hotline informatique avait été autrefois un ensemble de grandes pièces contigües. Des murs avaient été abattus et de petites cloisons individuelles érigées afin de préserver - un peu - l'univers sonore de chacun. C'est en plein milieu de cet espace que Léo jouait au solitaire sur son ordinateur, tandis que ses neuf collègues répondaient à de nombreux appels dans une cacophonie générale. Mener quelques recherches sur la rue de Gabrielle lui avait permis de tuer le temps d'une manière différente, et il retournait désormais presque à regret à son passe-temps habituel.

Elle est quand même bizarre cette fille...

Dame de pique sur valet de coeur, roi de carreau sur dame de pique : les cartes dansaient leur ballet abrutissant. Léo s'abandonnait ainsi à la seule ivresse qui lui fût professionnellement accessible.

Etourdi par le brouhaha de ses collègues, il n'entendit pas Gabrielle entrer précipitamment dans le service et s'approcher rapidement de son poste. Elle posa ses deux mains sur le bureau et se pencha vers lui avec un air entendu :

- Léo, il est l'heure de ta pause, non ?

- Attends, tu vois pas que je bosse, là ? Rétorqua-t-il dans un grand sourire narquois.

La jeune femme inclina davantage la tête afin de visualiser ce qu'affichait l'écran de son interlocuteur... Confirmant ainsi ce qui était de notoriété publique.

Elle adopta un air de petite fille innocente et l'implora :

- S'il te plait Léo...

- Je vais voir ce que je peux faire, répliqua malicieusement l'homme aux lunettes de soleil.

- Ce n'est qu'un jeu, tu peux quand même le laisser de côté une minute !

- Tu sais ce que dit le poète : qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Le jeune homme se laissa finalement traîner par la manche jusqu'au distributeur de boissons. Posé au carrefour de deux couloirs et un escalier, ce dernier ne possédait pas d'espace clairement délimité : il semblait avoir été abandonné là, au hasard d'un caprice. Gabrielle jeta un rapide coup d'oeil circulaire avant de lancer, sur le ton de la confidence :

- J'ai besoin de savoir d'où tu tiens l'histoire de la femme assassinée.

- C'est Gladys qui me l'a racontée.

Gladys la pétasse ?

- Gladys... La grande blonde de la gestion des stocks ?

- Oui.

Et merde...

- A-t-elle donné d'autres détails ?

- Non. Elle se rappelait vaguement de ce que je t'ai retranscrit, rien de plus.

- T'es sûr ?

- Oui, j'ai un peu insisté. Attends, quitte à te faire un dossier, j'ai un peu peaufiné les éléments... Grand seigneur comme je suis, tu me connais !

Léo était sur le point de se lancer dans une des diatribes pour lesquelles il était réputé à travers l'entreprise entière. N'ayant pas le coeur à jouer, Gabrielle le coupa poliment :

- Euh... oui, et c'est vraiment très gentil de ta part. Je...

- Ah, quand même ! Se réjouit Léo. Je crois que ça mérite...

- Non, Léo, pas de mousse ce soir. Mais je te revaudrai ça, c'est promis. Bon, sinon le support informatique, ça va ?

Ils discutèrent encore un peu, puis Léo regarda Gabrielle s'en retourner à la comptabilité.

Elle est effectivement un peu barrée... Mais elle a un sacré popotin !

Léo évaluait là une ressource dont la bonne qualité, de son propre avis, était chose rare à REASA. Mais heureusement pas dans la capitale elle-même... Le jeune homme attendait d'ailleurs impatiemment la soirée à venir.

Gabrielle également, mais pour d'autres raisons.

CHAPITRE SECOND
Passé simple

L'esprit de Gabrielle était en ébullition. Elle n'avait pas été très efficace sur le traitement des paies et, ne tenant plus en place, avait prétexté une migraine pour quitter son poste plus tôt.

Plus elle réfléchissait, et plus il devenait évident que le coeur de l'énigme résidait dans le passé... Et non dans la rue qui se trouvait désormais à côté de REASA. Cela expliquait comment Gabrielle s'y était retrouvée juste après être sortie de la salle de bowling...

J'aurais en fait vécu un évènement survenu des années plus tôt, et dont toute trace physiquement mesurable a disparu depuis longtemps.

Cette hypothèse était certes totalement insensée, et la jeune femme voyait difficilement à qui elle pouvait confier une chose aussi farfelue. Cette interprétation la rassurait néanmoins... Car elle n'avait dans ce cas ni inventé le cadavre, ni ne s'était rendue sur les lieux sans en avoir conscience. L'information obtenue par Léo auprès de Gladys renforçait par ailleurs cette conviction.

Gabrielle ne perdait donc pas la tête. Elle reprenait même un peu le contrôle des évènements, qui semblaient enfin retrouver un sens : peut-être la jeune femme « verrait » elle de quoi résoudre ce meurtre...

Elle se laissa griser par cette pensée jusqu'à ce que la porte de son appartement se referme derrière elle et que son imagination commence à dessaouler.

Tu dérailles Gaby... Les seuls médiums qui existent sont les escrocs qui utilisent des astuces de mentaliste et des trucs de magicien. Les mangas et la télévision sont une chose... La réalité est différente !

- Tu dérailles ma pauvre Gaby... Lâcha-t-elle à sa propre attention.

La jeune femme s'affala dans le canapé du salon et alluma la télévision. Journal d'informations, jeux débiles, animateurs insipides... Ce qui se déroulait derrière l'écran paressait irréel et incroyablement distant. L'imagination de Gabrielle, quant à elle, avait désormais la gueule de bois ; il ne restait plus que la logique, et le doute.

Je dois vérifier ce qu'il s'est passé.

Oui, mais après ? Même si ce meurtre a effectivement eu lieu, en quoi cela m'avancera-t-il ? Si l'hypothèse médiumnique est exacte, et s'il y a bien un sens à tout cela, j'aurai alors de nouvelles infos tôt ou tard...

... Et si l'hypothèse est fausse, je suis probablement folle. Vas savoir, je suis peut-être enfermée depuis des années dans un asile, tout ça se passe dans ma tête, et je suis persuadée que tout est réel !

Gabrielle avait l'esprit ouvert. Elle ne croyait certes pas en Dieu et n'était pas superstitieuse, mais elle pensait que certaines choses étaient possibles. Ainsi laissait-elle le bénéfice du doute aux fantômes et, plus difficilement, aux voyants... Qui comptaient selon elle une large proportion de charlatans.

Malgré cela, la jeune femme ne parvenait pas à croire que des visions pussent surgir de la sorte dans sa vie, ni qu'un but ait pu lui être assigné. L'hypothèse de la folie arrivait donc largement en tête de son pronostique.

Elle demeura prostrée toute la soirée devant son petit écran et se réveilla dans son canapé le lendemain matin, désorientée, un paquet de céréales non entamé - mais complètement défoncé - en guise d'oreiller.

Gabrielle ne put retenir un sourire. A une époque où le politiquement correct était en apparence révolu, les médias jouant sur la mode du jeunisme et de la provocation, une nouvelle forme insidieuse de glissement sémantique avait pris place : l'alimentairement correct. Les spots publicitaires en étaient truffés : « Ne mangez pas trop gras, sucré ou salé », « pour votre santé, évitez de grignoter », et tout cela était bien évidemment consultable en détail sur www.mangez-bougez.fr.

Gabrielle, pour sa part, s'en moquait éperdument. Elle commençait déjà à se préparer pour aller travailler quand...

Mais attends, on est samedi, non ?

Chose que lui confirma l'horloge de son ordinateur.

Complètement désorientée, la jeune femme se sentait déprimée. Elle décida d'attendre la suite des évènements, car elle disposait dorénavant d'une hypothèse qui lui permettrait de mieux analyser la prochaine vision.

Et si cela se trouve, il n'y aura pas de prochaine fois... Tout cela va peut-être se tasser naturellement !

Oui, le quotidien allait sans doute se remettre en ordre ; la sombre ruelle ne s'était d'ailleurs pas manifestée depuis des jours et paraissait déjà bien lointaine. Il n'y avait a priori aucune raison qu'un tel épisode se reproduise : la jeune femme atteignait déjà un bon neuf sur le dix de ce qu'elle avait pu entendre autour d'elle en matière d'histoires étranges.

Gabrielle facilita son travail de déni protecteur en se déridant devant un nouvel animé.

Le week-end passa, puis la semaine. Au bout d'un mois, le moral de la jeune femme était revenu au beau fixe. Elle avait tout d'abord considéré que l'affaire était close, pour l'occulter ensuite purement et simplement de sa mémoire. Elle continuait à se documenter sur la Grèce antique à grand renfort de recherches internet, et commençait à disposer d'un dossier très complet sur l'Athènes de cette époque.

Elle élaborait ce soir-là une synthèse des éléments recueillis, et la nuit était déjà bien avancée quand elle acheva son travail et éteignit son ordinateur. Elle se leva du bureau de sa chambre en s'étirant. La jeune femme venait d'imprimer son ouvrage sur papier A4, ajoutant une feuille de garde sur laquelle le sujet et la date du jour étaient mis en valeur. Elle en ferait un beau fascicule le lendemain, grâce au matériel de l'entreprise...

Athènes achevée, Gabrielle ne savait pas encore comment aborder le reste de son étude grecque.

Elle en était là de ses réflexions quand les feuilles lui échappèrent brutalement des mains pour s'éparpiller sur le sol. La sonnerie de la porte d'entrée venait de retentir, la faisant péniblement sursauter. Ce réflexe stupide l'énervait profondément : une lourde décharge d'adrénaline se répandait en effet à chaque fois dans tout son corps, tandis que son coeur s'emballait et que ses tempes enflaient douloureusement.

A la fois agacée et interloquée, la jeune femme sortit de la chambre, traversa le salon et se plaça silencieusement derrière la porte d'entrée. Elle jeta un coup d'oeil dans le judas.

Julien ? Mais qu'est-ce qu'il fiche ici à cette heure ?

Gabrielle fit entrer son visiteur, lui offrit à boire puis s'assit avec lui dans le canapé du salon.

- Ça doit faire au moins deux bonnes semaines qu'on ne s'est pas vus, non ? Lança-t-il timidement.

- C'est pas faux mon petit Juju. Qu'est-ce qui t'amène si tardivement ?

- Bof, je voulais juste parler un peu... Et puis... Enfin je pense que tu en as une petite idée, non ?

Oui, Gabrielle avait bien sa petite idée sur le sujet, mais ne s'y sentait absolument pas disposée.

- Je crois que je vais te faire le coup de la migraine ce soir... Mais on peut parler si tu le souhaites !

Ils discutèrent donc de choses et d'autres, tandis que l'humeur de la jeune femme ne s'améliorait pas. Julien se leva au bout d'un moment et s'écria :

- Il faut vraiment que je te montre ça, tu vas voir à quel point c'est débile, c'en est vraiment tordant ! On devrait trouver l'adresse du site facilement...

Il posa son verre et se dirigea vers la chambre à coucher afin d'accéder à l'ordinateur.

- Hou là là, c'est le bazar ici aussi !

Quelques minutes plus tard, Gabrielle riait déjà.

- C'est sans doute pour cela qu'on les appelle les liens idiots du dimanche ! S'esclaffa-t-elle.

- Tiens, je crois que celle-ci n'est pas mal non plus ! Lança Julien en cliquant sur une vidéo.

Ce soir-là, la jeune femme décida finalement de faire l'impasse sur sa vertu.

*

Ouvrant les yeux le lendemain matin, Gabrielle découvrit Julien assis à même le sol, près de son lit, occupé à feuilleter le dossier qu'elle avait constitué sur Athènes.

- C'est pas mal ton truc...

- Ça t'intéresse vraiment ?

- Oui.

La jeune femme se redressa, s'assit péniblement sur le matelas et supposa que son amant tentait une manoeuvre d'empathie. Elle fut donc surprise quand il ajouta :

- On dirait qu'il manque quelque chose...

- Comment ça ?

- Sur ta frise chronologique... Tout est parfaitement détaillé année par année, sauf une petite période.

- Montre-moi ça... Lança Gabrielle en se levant, dubitative.

- Tu vois, là : -431 à -425. Ça saute aux yeux : tu as laissé un blanc, comme si tu voulais le compléter plus tard...

Gabrielle eut beau retourner la feuille dans tous les sens, l'espace vide demeurait, la narguant de son insolente blancheur.

Comment est-ce possible ?

Elle feuilleta vainement le reste du dossier à la recherche d'informations complémentaires.

Ouvrant les yeux le lendemain matin, Gabrielle découvrit Julien assis à même le sol, près de son lit, occupé à feuilleter le dossier qu'elle avait constitué sur Athènes.

- C'est pas mal ton truc...

- Ça t'intéresse vraiment ?

- Oui.

La jeune femme se redressa, s'assit péniblement sur le matelas et supposa que son amant tentait une manoeuvre d'empathie. Elle fut donc surprise quand il ajouta :

- On dirait qu'il manque quelque chose...

- Comment ça ?

- Sur ta frise chronologique... Tout est parfaitement détaillé année par année, sauf une petite période.

- Montre-moi ça... Lança Gabrielle en se levant, dubitative.

- Tu vois, là : -431 à -425. Ça saute aux yeux : tu as laissé un blanc, comme si tu voulais le compléter plus tard...

Gabrielle eut beau retourner la feuille dans tous les sens, l'espace vide demeurait, la narguant de son insolente blancheur.

Comment est-ce possible ?

Elle feuilleta vainement le reste du dossier à la recherche d'informations complémentaires.

- Ces années n'étaient peut-être pas intéressantes ? Tenta Julien.

- Justement non, je crois bien que la peste a frappé la cité à cette époque. C'est quand même dingue que j'aie omis ça !

L'épidémie n'apparaissait dans aucun des autres documents réunis par Gabrielle, qui s'assit derrière son ordinateur, tapa peste Athènes sur Google, puis enfonça théâtralement la touche entrée.

- C'est ça, commenta Julien. 430 avant Jésus Christ... Pile dans l'espace blanc de ta frise.

- Cela fait partie des points qui m'intéressent le plus, il est quand même étonnant que j'aie mis cet évènement de côté !

Julien posa délicatement ses mains sur les hanches de Gabrielle et insista, malgré le refus de cette dernière.

- Je n'ai pas envie Juju, mais...

- ...On peut parler, je sais. C'est dommage, on n'a finalement rien fait hier soir...

- T'avais qu'à être un peu plus réveillé !

Le jeune homme s'allongea sur le lit et observa sa partenaire, tandis qu'elle consultait les feuilles qu'elle avait imprimées.

C'est dingue, je n'ai traité ce sujet nulle part...

- ...Même pas un petit bisou ?

- Nan !

A défaut de mieux, Julien céda aux avances de Morphée. Ce furent les pleurs de Gabrielle qui le réveillèrent une heure plus tard, dans une chambre baignée de soleil.

Gaby... Qu'est-ce qui ne va pas ? S'alarma-t-il en se précipitant vers elle.

Incapable de répondre, elle suffoquait sur sa chaise. Julien tenta de la prendre dans ses bras mais fut aussitôt repoussé :

- Besoin... Respirer...

Gabrielle repartit dans une incontrôlable crise de larmes ponctuée de reniflements et de hoquets, tandis que sa cage thoracique se contractait douloureusement. Julien, lui, demeura penaud au milieu de la chambre... Ce qui était apparemment l'attitude appropriée puisque les spasmes cessèrent.

Gabrielle congédia alors poliment son visiteur.

- Et surtout repose-toi bien... Eut-il à peine le temps de placer, avant que la porte de l'appartement ne se referme sur son nez.

Le jeune homme n'avait pas de plan de secours pour la journée, aussi déambula-t-il dans le quartier, s'interrogeant sur la cause d'un tel comportement. Il ne connaissait que peu de choses de la vie de Gabrielle. Il était certes familier de ses habitudes et ses goûts, notamment pour les animés japonais tels que Trinity Blood, Moon Phase ou Hellsing. Il pouvait même dresser mentalement le portrait de certains de ses collègues, alors qu'il n'en avait jamais vu aucun. Mais tout cela était superficiel. Quelles étaient les pensées de Gabrielle ? Cachait-elle une blessure secrète ? Dissimulait-elle un autre visage ?

Ce qui est sûr, c'est qu'elle est vraiment bonne. Ça ne facilite pas les choses...

Julien avait en effet remarqué depuis longtemps qu'il tombait malade à chaque fois qu'il côtoyait sa partenaire. Elle était sans doute la porteuse saine d'un germe auquel il était sensible... Et passer plusieurs jours à se remettre d'un simple rapport sexuel était un tribut lourd à verser. Ceci ramenait Julien au dilemme suivant : Gabrielle était mignonne, n'avait aucune retenue au lit et, comble du luxe, elle ne cherchait pas à former un couple stable malgré le temps qui passait.

Attendons de voir comment tout cela va évoluer...

*

Sitôt la porte d'entrée claquée et verrouillée, Gabrielle se rua dans la salle de bain pour vomir. Elle y parvint presque : toutes les sensations étaient présentes, y compris celle de l'estomac se retournant comme une chaussette... Mais rien ne sortait.

Ca fait trop longtemps que tu as pris ton dernier repas ma vieille, tu dégobilles à vide...

Le front en sueur, la jeune femme s'assit à même le carrelage froid, près de la cuvette des toilettes. Son corps était encore parcouru de légers tremblements. Elle tituba jusqu'à sa chambre et s'allongea sur le lit, où elle fixa le plafond et attendit que le calme revienne en elle.

Gabrielle ne comprenait pas ce qu'il s'était produit. Elle avait trouvé sur internet un article traitant des ravages de la peste à Athènes, et avait commencé à le parcourir. Elle s'était sentie de plus en plus oppressée au fur et à mesure de sa lecture, telle l'eau qui s'accumule et appuie sur le fond d'une clepsydre retournée. Un simple détail avait tout fait exploser.

Qu'est-ce que c'était déjà ?

Gabrielle recherchait ce qu'il subsistait de cet article dans sa mémoire, quand la sensation d'oppression se manifesta à nouveau.

Ça va recommencer...

Un invisible poing appuyait de plus en plus fortement sur sa gorge. La jeune femme vida tant bien que mal son esprit, se tourna sur le côté et sombra lentement dans un sommeil fiévreux.

Elle décida dès son réveil d'éviter soigneusement le sujet de la peste jusqu'à nouvel ordre. Elle invita Julien chez elle deux jours plus tard. Ils jouaient sur la console du salon depuis plus d'une heure quand ils décidèrent de marquer une pause.

- Peut-être veux-tu parler de ce qu'il s'est passé la dernière fois ? Tenta timidement Julien

- C'est pas bien grave.

- T'es sûre ? Je te trouve tristounette ces temps-ci !

Des souvenirs de l'article revinrent en mémoire de Gabrielle, qui ressentit aussitôt une montée d'angoisse. Incapable de se contenir plus longtemps, elle confia finalement la totalité de son histoire : depuis les deux rencontres avec le cadavre de la ruelle, jusqu'à son étrange et nouvelle phobie.

- Tu crois que je suis cinglée, n'est-ce pas ? Interrogea-t-elle craintivement, en guise de conclusion.

Mais oui, c'est certain : il va me prendre pour une timbrée...

- Eh ben on n'entend pas ça tous les jours... Commença-t-il.

... Et il va me larguer dans la foulée. C'est couru d'avance.

Gabrielle scrutait les yeux de son amant, guettant le moindre signe de jugement ou de pitié. Le regard placide de ce dernier ne laissait rien paraître.

- Il y a un point commun à tes deux problèmes.

- ... Ah bon ?

Gabrielle ne s'était pas attendue à ce genre de réponse.

Commandez le livre complet sur :

www.sebastienDONNER.com