main posée sur un livre en cours de lecture, près d'une tasse de café entamée

De chair et de cendres (fragments) - Extrait court

Couverture de livre montrant une femme étendue sur le sol d'une ruelle en pleine nuit

Représailles

- Qui a laissé sa merde dans les toilettes ?

L’agacement perçait nettement dans la voix de Gladys, qui s’adressait à l’ensemble du service comptabilité. Réfugié derrière son écran, Lucas la dévisagea craintivement tandis que Gabrielle ignorait la scène et continuait à taper nonchalamment sur son clavier.

Gladys reprit :

- Je veux le nom de la personne qui a fait ça ! De toute façon ça ne peut être qu’un mec : il y a aussi de la pisse sur la cuvette.

Gladys, droite comme un I, ne regardait personne en particulier, laissant le soin à ses paroles de trouver leur cible. Gabrielle se leva et se mit tranquillement en quête d’un dossier pendant que Lucas, incrédule, continuait à fixer l’inquisitrice.

- Je finirai par coincer celui qui a fait ça… Et ce jour-là il passera un mauvais moment ! Sachez en tout cas que la merde flotte toujours dans les chiottes !

Lucas se remit au travail dès que Gladys fut sortie du service. Gabrielle lâcha avec détachement :

- Tiens, elle a claqué la porte moins fortement que la dernière fois… Peut-être se lasse-t-elle, qu’en penses-tu ?

Fidèle à sa réputation de Rain Man comptable, Lucas ne répondit pas à sa collègue et demeura concentré sur son écran.

- Bien... Toutes ces émotions m’ont donné envie de me repoudrer le nez ! Lança Gabrielle, fatiguée d’attendre une réaction de son collègue.

Elle se rendit aux toilettes et y trouva l’étron incriminé. Manipulant la balayette avec une précision chirurgicale, elle parvint à récupérer le spécimen dont la consistance se prêtait fort heureusement à l’exercice. Elle le déposa avec soin sur une épaisse couche de papier toilette et attendit que ce matelas de fortune ait bu l’humidité.

Le verrou !

Le cœur battant la chamade, la jeune femme tira le loquet et laissa échapper un profond soupir. Cet excès de confiance ne lui ressemblait guère, pas plus que ce qu’elle s’apprêtait à faire...

Elle attendit que l’heure de sortie fût dépassée de quelques minutes et lança une expédition de reconnaissance vers son service.

Champ libre…

Elle retourna dans les toilettes et, un large sourire aux lèvres, elle empaqueta la déjection dans un épais linceul mortuaire de papier toilette. Il convenait de rendre ses honneurs à chaque soldat tombé au combat, et Gabrielle avait la ferme intention de s’y employer. Elle pouvait sentir son cœur battre lourdement dans ses tempes, tandis qu’une sueur froide couvrait son front.

Telle une criminelle consciente de l’acte qu’elle commettait et du risque encouru, elle prit la direction de la corbeille à papier de Gladys en tremblant. Son premier réflexe fut de tirer derrière elle la porte du service, désormais désert.

Silence insoutenable…

La tête prête à exploser, Gabrielle déposa délicatement le défunt au fond de son caveau de plastique.

Une ode funèbre, ce dernier mot pour toi, ô merde dont nous n’avons connu la vie que par les invectives de Gladys, toi, si discrète et si peu désirée ! Tu ne manqueras à personne, mais ta fin n’aura pas été vaine : permets-moi de dédier ta sépulture à mon nouveau combat contre la pétasse. Je sais que c’est ce que tu aurais voulu, toi qui as dû en voir des vertes et des pas mûres dans le sombre trajet qui t’a conduite jusqu’à ce sépulcre.

- Amen… Souffla la jeune femme en tirant avec précaution sur la feuille de papier toilette.

Le corps resta au fond de la poubelle, tournant un grand nombre de fois sur lui-même avant d’être libéré de son linceul. Déjà, les premières fragrances se répandaient dans le bureau.

Gabrielle se débarrassa du papier dans les toilettes. Elle se lava les mains, éteignit les lumières puis rentra à son appartement, le cœur léger.

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