Sébastien DONNER

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Ergo Proxy

Ergo Proxy fait partie des oeuvres animées qui ont inconsciemment inspiré mes livres... A tel point que je ressens aujourd'hui le besoin de livrer mon analyse de cette série de 23 épisodes.

Résumé

L'histoire commence dans Romdo, une cité-dôme futuriste. Hors de ce dôme, la désolation d'un monde stérile et infesté de maladies mortelles. Sous le dôme de Romdo, les citoyens sont assistés par des autoreivs, robots à l'IA très avancée.

Dans ce contexte qui dénonce les dessous d'une utopie de façade, le maladroit Vincent rêve de devenir citoyen pour intégrer pleinement la cité. Il se trouve hélas mêlé malgré lui à une série de meurtres, sur lesquels enquête Real, une jeune inspectrice.

Ergo Proxy - Real

Une aventure d'une profondeur inattendue va entraîner ces deux jeunes adultes hors du dôme, à la recherche de réponses à deux mystères : que sont les proxys, ces créatures surnaturelles sur lesquelles le gouvernement de Romdo mène des expériences secrètes ? Et d'où vient ce mystérieux virus informatique, qui infecte les autoreivs et les fait prendre conscience de leur propre existence... Menaçant ainsi la structure sociale de Romdo ?

! ATTENTION : Tout ce qui suit révèle l'intrigue et les rebondissements de l'histoire !

Une quête sinueuse et semée d'embuches fait découvrir à Vincent qu'il est l'un des proxys qui sévissaient à Romdo. Lui et Real en rencontrent d'autres, dans de nouvelles cités-dômes. Ces contacts se soldent systématiquement par des affrontements. Certains épisodes renvoient les personnages à eux-mêmes et à tout ce qui fonde l'identité humaine. Le rôle des proxys sera finalement révélé, permettant à Vincent et Real d'obtenir la réponse à une question plus profonde encore : d'où provient l'humanité ?

L'histoire en toile de fond

Dieu créa un jour des proxys (intermédiaires), dont le rôle temporaire était de repeupler la terre devenue stérile. Chaque proxy créa ainsi une cité-dôme, à l'intérieur de laquelle les conditions étaient vivables. Le proxy de chaque dôme lui fournit une technologie avancée : machine à créer des humains, autoreivs... Et le dôme Romdo, où démarre l'action de l'animé, n'échappe pas à cette règle.

Ergo Proxy - Real

Hélas, les humains ainsi créés sont psychologiquement dépendants de leur vie normée et parfaitement réglée. Ils sont incapables de se projeter hors de leur dôme, alors que les conditions de vie redeviennent progressivement favorables, à l'extérieur. Cette dépendance va très loin : Real est presque incapable de se coiffer seule une fois que son autoreiv Iggy a disparu. Le directeur de la Sécurité, Raul Creed, fait pour sa part appel à l'analyse de son autoreiv Christeva dès qu'il a un doute sur la tournure prise par les évènements.

Cette dépendance génère différents scénarios en fonction des dômes et de leur proxy créateur :

Ergo Proxy - Bibliothécaire

De cela émerge un double constat :

Symboliques majeures

Souffrance de la création

Les proxys souffrent de voir les humains qu'ils ont créés demeurer prisonniers de leurs conditions de vie. Ils en sont psychologiquement dépendants, à tel point qu'ils n'osent sortir de leurs dômes et considèrent toute tentative comme un crime. Le maire de Romdo cache par ailleurs la vérité aux habitants du dôme et attend passivement le retour du créateur, Ergo. De même, toujours dans le dôme de Romdo, chacun s'enferme dans son propre déni en apprenant la vérité :

Ergo Proxy - Real

Les Proxys souffrent donc de voir leur création demeurer limitée et enfermée dans leur propre souffrance. Ceci a conduit à certains scénarios évoqués ci-dessus. Et c'est cette même souffrance de la création, qui a poussé Ergo proxy à effacer ses souvenirs pour devenir Vincent Law. Cet effacement a conduit à un paradoxe : Ergo proxy n'existait plus en tant que tel, alors que les proxys sont immortels. C'est ainsi qu'est apparu Proxy one, qui est le double d'Ergo Proxy (ou plutôt une incarnation de son inconscient). Proxy One permet ainsi à Ergo de continuer à exister en tant que Proxy alors qu'il est devenu humain.

Les dômes et la Souffrance de la création éprouvée par les proxys sont une parabole : celle de la souffrance éprouvée par Dieu lui-même. L'humanité qu'il a un jour ensemencée sur terre lui fait ressentir la même douleur : celle de voir ses créations demeurer prisonnières de leurs croyances, de leur ignorance etc.

Cette souffrance de la création touche également les humains, comme le constate Real dans l'épisode 17, en voyant une mère recueillir le fils qu'elle a sauvé de l'atmosphère extérieure.

Raison d'être

La raison d'être est évoquée à plusieurs reprises, à Romdo... Tout est normé et planifié, et chacun suit un rôle précis. Celui de Real est d'enquêter et découvrir la vérité (comme l'indique son propre nom, qui signifie réalité). Celui de Dedalus est de maintenir et développer la vie... Quoiqu'il suive des trajectoires complexes (honorant lui-même également son propre nom !). Chaque autoreiv a également un rôle précis : soit épauler l'humain auquel il a été affecté à vie (les autoreiv se nomment alors entourage), soit accomplir des tâches ouvrières ou policières.

Les proxys aussi ont une raison d'être : les humains qu'ils ont créés ! Les proxys se désoeuvrent si leur dôme échoue (cf. le proxy Kazkis Hauer de l'épisode n°9), sinon ils emportent leur création avec eux (Cf. le proxy Ophélie de l'épisode 14).

Ergo Proxy - Real

Voilà pourquoi proxy one se laisse tuer par Ergo, à la fin. One n'a plus de raison d'être, une fois que Vincent Law s'est éveillé à son identité d'origine : Ergo Proxy.

La raison d'être ultime est également le fait de trouver ce qu'il nous manque dans un autre que soi-même (il s'agit, selon Artistophane du Banquet de Platon, de la raison pour laquelle nous aimons quelqu'un). Le proxy Ophélie est tombé dans une version pervertie de ce principe : il se fait le miroir de Real et de Vincent dans le but de leur plaire... Fort maladroitement. Cet amour malsain le pousse à tuer ceux qui le rejettent, qui vont rejoindre la population noyée au fond du lac.

Le cogito

Ce virus infecte les autoreiv se trouvant à proximité d'un Proxy éveillé. Il a pour effet de leur donner une conscience et des sentiments.

Le terme Cogito est une allusion au Cogito ergo sum de Descartes (je pense donc je suis). Cet aphorisme philosophique signifie originellement que la seule certitude que nous puissions avoir est que nous existons, notre pensée en étant la seule preuve tangible... Tout le reste peut être remis en question car ce que nous savons sur notre présent et notre passé dépend entièrement de nos sens, notre mémoire et notre analyse... Qui sont tous faillibles, comme le montre par ailleurs l'allégorie de la caverne de Platon (cf. le film Matrix). [Note : Platon est le nom de l'une des statues-autoreiv qui entourent le Maire de Romdo].

Ergo Proxy - Real

La formulation de Descartes « je pense donc je suis » est modifiée dans l'animé en « Je pense donc tu es ». En effet, ceux qui existent autour de nous ne sont peut-être que de simples mirages. Peut-être n'existent-ils que dans notre esprit ? Ceci ramène au fait que les Proxys engendrent la vie par la seule force de leur âme. Le proxy nommé Ergo est une incarnation de ce principe (le mot Ergo signifie « donc », et attend une conséquence immédiate, une action). Le proxy pense à ses création donc (ergo) elles sont. Le réel devient ainsi une émanation directe de la pensée. Ses créations souffrent, donc lui aussi. Ou bien les humains ne font-ils que mettre en scène, dans leur quotidien, la souffrance de leur créateur ?

Ergo Proxy - Real-ophelie

Par ailleurs, si les proxys peuvent donner une âme à un autoreiv par simple proximité, cela signifie que les autoreivs sont une extension directe des proxys, de la même façon que les humains seraient une extension immédiate de Dieu. Cela nous ramène au lien avec l'animé Evangelion !

L'identité

Comme nous l'avons vu ci-dessus, l'animé Ergo Proxy pose la question de l'identité par plusieurs biais. Les citoyens officiels de Romdo existent en effet au travers du rôle social dessiné par avance pour eux (parallèle avec la société humaine en général). Un citoyen n'est donc pas libre, il n'est qu'un rôle. Ceux qui sortent de ce cadre sont rééduqués (cf. retour de Real dans le dôme) ou éliminés (Ce qu'il faillit advenir de Raoul Creed après sa découverte de la vérité, et son comportement déviant au regard du dôme). Dans la réalité, l'être humain est une somme de rôles : parent, salarié, époux. Chaque nouveau rôle ajoute ainsi une nuance à notre évolution. Cette évolution n'existe pas dans Romdo, où tout est figé.

L'animé Ergo Proxy parcourt également le thème de l'identité à travers la résurrection de Monade, lorsque Dedalus utilise ses cellules Amrita pour créer une nouvelle Real : Sommes-nous uniquement la somme de nos souvenirs ? Sont-ils liés à notre corps ? Le philosophe Platon considérait que l'âme humaine est immortelle et omnisciente. De son point de vue, chaque nouvelle incarnation consisterait uniquement à se souvenir d'une partie de ce que l'on sait déjà (réminiscences).

Ergo Proxy - Real

Symboliques mineures

Dedalus

Ce personnage représente une double symbolique avec le mythologique Dédale, qui avait conçu un labyrinthe pour y enfermer le terrible minotaure :

La première est pleinement assumée, lorsque Dedalus remonte la pelote de laine qui le mène jusqu'à sa deuxième Real. Il parle alors de fil d'Ariane... Qui, dans la mythologie grecque, est le fil déroulé par Ariane, pour ne pas perdre son chemin dans le fameux labyrinthe du minotaure. Dans l'animé, Dedalus tente de découvrir depuis le début la vérité sur laquelle est fondée le dôme de Romdo. Et découvrir cette dernière aura finalement été aussi fatal à son esprit que rencontrer physiquement le minotaure mythologique.

Ergo Proxy - Real

La seconde est imagée, lorsque la seconde Real s'éveille à sa nature de Proxy monade, prend son envol... Et disparait dans la clarté du ciel, de la même façon qu'Icare s'était brûlé les ailes en volant trop près du soleil, durant son évasion du labyrinthe mythologique.

Dieu est ainsi présenté comme un absolu qui ne peut être atteint que par l'abandon de notre propre humanité.

Amrita

Les cellules immortelles des Proxy sont nommées Amrita. Il s'agit là de la boisson d'immortalité des dieux Indous.

Alan Turing

Alan Turing fut un génie visionnaire qui mit au point l'algorithmique informatique (machines de Turing). Il s'était posé la question des limites de l'intelligence artificielle bien avant que celle-ci fût mise au point. C'est ainsi qu'il élabora un test permettant d'identifier une IA en conversant avec elle.

Ce principe est utilisé dans Ergo Proxy dans le sens inverse : l'application de Turing permet à un autoreiv de simuler une conversation humaine et peut être désactivée à volonté par l'utilisateur humain.

Monade

Ce nom n'est pas uniquement celui d'un proxy, il s'agit également d'un concept philosophique. La monade est l'unité fondamentale constitutive du monde, qui donne corps à chacun de ses éléments. On pourrait donc croire qu'il s'agit là d'une vision "atomiste" du monde (les grecs antiques pensaient déjà, à leur époque, que la matière est constituée d'éléments de base très petits, insécables et répétés en motifs de base : les atomes. Ils avaient imaginé ce concept bien avant que l'atome ne soit effectivement découvert).

Le concept de monade va néanmoins plus loin qu'une vision atomiste. Pour faire simple, la monade est une sorte d'esprit, au sens animiste du terme : il s'agit de l'âme qui insuffle la création de chaque grain de matière, et lui donne un sens... Accouchant ainsi de la vie.

Conclusion

Ergo Proxy est une oeuvre majeure de l'animation japonaise. Il se situe dans le même esprit que des animés tels que Ghost in the shell (le tout premier film, de 1995), Lain Serial Experiment ou Evangelion (y compris le second remake Rebuild).

Ces oeuvres ont profondément inspiré les livres que j'ai écrits, sans même que je m'en rende compte à ce moment. Ce n'est qu'aujourd'hui, avec le regard porté sur le chemin parcouru, que je mesure combien je leur dois cette quête du sens qui me tient à coeur.