Le petit Samouraï

CHAPITRE PREMIER
Faux départ

- Apercevez-vous mon mari ? Demande la vieille femme assise à côté de moi.

- Non, madame. Réponds-je avec douceur alors que je rétrograde et négocie le passage d'une bute.

Le véhicule tangue davantage, mais les deux officiers assis à l'arrière du quatre-quatre ne bronchent pas : ils ont leur fierté de pompier... Et ce ne sont pas les heurts d'un parcours, tout accidenté fût-il, qui leur arrachera une remarque. Chacun plisse les yeux et scrute les environs, mais l'époux demeure invisible.

- Est-ce sa première... Fugue ? Placé-je pour rompre le silence.

La dame âgée tourne vers moi sa tête qui ballote au rythme des à-coups, et répond d'une voix rendue incertaine par son grand âge :

- Hélas non. C'était pire au début de sa maladie et cela s'est progressivement calmé. Je vous avoue que j'ai baissé ma garde ces derniers temps...

Elle ajoute, gênée :

- Je suis en tout cas quasiment certaine qu'il a emprunté ce chemin. Il a beau avoir changé depuis le début de son Alzheimer, il reste mon mari et je le connais bien. Il est forcément quelque part sur cette route. La «route» à laquelle la vieille dame fait allusion est en fait un chemin qui coupe à travers les bois. Nous sommes donc en chasse d'un vieil homme qui peut se tenir près de nous, dissimulé par un arbre ou un fourré, ou bien s'être complètement perdu en pleine forêt. Et le crépuscule naissant n'arrange rien.

Je passe une vitesse en priant pour que la nuque de ma passagère supporte une telle épreuve, et lance le véhicule dans une chevauchée furieuse. Je vois, dans le rétroviseur, la tête de l'un des officiers s'écraser contre sa portière. Il ne pipe mot... Toujours la fierté du pompier.

- Et bien quelle aventure ! S'exclame la vieille dame tandis que nous décollons de nos sièges.

Je continue à malmener ma passagère ainsi que la dignité de mes deux supérieurs dont je suppose, à l'oreille, un ou deux nouveaux impacts crâniens.

- Vous avez de la chance, cris-je en direction de la vieille femme en débrayant pour négocier un virage serré, vous êtes à la place la plus confortable !

Tout le monde est alors plaqué à droite tandis que je braque à gauche et que retentit un bruit sourd. Il m'a semblé, juste avant cela, voir une tête d'officier filer le long de la largeur du rétroviseur. Ce soir, l'honneur de deux pompiers de hauts rangs est mis à mal. Je repense alors à cette devise des soldats de la Rome antique, qui meurent mais ne se rendent pas. Voilà qui a sans doute inspiré celle de mes homologues parisiens : « Sauver ou périr ». Oui : ce soir, c'est un peu de fierté qui va mourir. Mais cela restera notre secret à tous les trois, pensé-je en souriant, tandis que je contrebraque et que deux têtes traversent le rétroviseur dans l'autre sens.

La vieille dame, de son côté, semble étonnamment amusée par le rodéo qui lui est servi. Car oui : c'est cela aussi, le service public.

Cela fait déjà un moment que je roule, quand mon téléphone portable sonne. La tonalité étant celle que j'ai programmée pour les numéros professionnels, je ralentis pour rouler au pas puis décroche.

- Oui, c'est moi.

Mes trois passagers se détendent et la fierté des officiers se reconstitue quelque peu.

- Non, c'est pas vrai ! Oui... Oui, bien entendu, j'arrive.

Je raccroche, arrête le véhicule, me tourne vers mes supérieurs et leur annonce d'un ton grave :

- Un tsunami a ravagé une grande partie de la côte Est du Japon. Je viens de me porter volontaire pour rejoindre immédiatement une unité SD.

- Un tsunami, mon Dieu c'est horrible ! Y a-t-il des blessés ? Et... qu'est-ce qu'une Unité SD ? Interroge la vieille femme.

L'un des officiers se penche alors en avant et, avec toute la dignité que lui permettent les deux commotions déjà visibles sur son front, explique tel un maître d'école :

- Une unité SD - unité de Sauvetage et Déblaiement - est constituée de pompiers spécialement formés pour porter secours aux victimes prisonnières d'effondrements. Or Axel fait partie des pompiers français qui possèdent ces compétences. Le tsunami a dû faire de gros dégâts... Et il semble que notre pays vienne de proposer son aide au Japon.

- Mais... Et mon mari dans tout ça ?

- Ne vous inquiétez pas, assène alors l'autre officier d'un ton protecteur, nous allons diriger l'une des unités de recherche ici. Et puis nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la caserne la plus proche !

J'abandonne rapidement mes trois passagers qui poursuivront les recherches avec un autre véhicule, puis m'engage sur une route très différente : la vraie, celle qui est plate et n'érafle aucune dignité... Celle qui est goudronnée et mène à ma caserne, basée sur Alençon. Bien plus tard retentira la voix d'un pompier, dans les radios des effectifs déployés sur la zone :

« L'hélicoptère a trouvé un vieil homme confus qui errait dans le centre-ville de Mamers, alors qu'il venait de faire le plein et repartait en recherche. Nous supposons qu'il s'agit de... »

Ce vieil homme se révèlera effectivement être l'époux de ma passagère, ce que j'apprendrai ultérieurement car je serai alors déjà en route pour une toute autre mission.

*

Voilà une garde qui prend un tour inattendu... Vous devez comprendre qu'un pompier, tout fonctionnaire fût-il , travaille et se repose par tranches de vingt-quatre heures. Il se tient ainsi prêt à intervenir dans la minute, durant son tour de garde, pour partir sur des interventions dont chacune peut être longue, éreintante, et de nature très variable. La seule chose - à peu près - fixe est donc la fin du tour de garde. Or cette dernière certitude, qui rythme l'alternance de périodes imprévisibles et de repos, vient de disparaître avec une mission au contenu et au terme des plus aléatoires... La grande aventure dans tous les sens du terme !

- De toute façon tu n'iras pas, comme d'habitude ! Me lance Rébecca en m'accueillant dans un grand sourire un peu crispé.

Je referme la porte de mon appartement de fonction derrière moi, dépose un baiser sur ses lèvres et la serre dans mes bras.

- Oui, comme toutes les fois précédentes où je me suis porté volontaire et dont les interventions ont été annulées au dernier moment. Il faut croire qu'aucune catastrophe ne veut de moi !

Rébecca jette un oeil inquiet vers la pièce où dort notre petite fille, âgée d'un an et demi, et rétorque :

- J'imagine que les crises sont gérées en prévisionnel : la France sonde le volontariat avant de proposer une aide qui n'est pas nécessairement acceptée par les pays qui en ont pourtant besoin. Une question de politique, sans doute...

Et peut-être aussi de fierté nationale. Sans doute la même que celle des pompiers, officiers malmenés inclus. Je ne peux réprimer un large sourire tandis que l'image des gradés chahutés me traverse l'esprit. Devant l'air interloqué de Rébecca, j'ajoute :

- Oui, tu as raison. C'est sans doute une question de fierté.

- Te moquerais-tu de ta femme, par hasard ? Me taquine-t-elle en adoptant un air faussement contrarié.

- De toi ? Absolument pas !

Mon sourire s'élargit davantage tandis qu'une ride vertical se creuse entre les deux yeux de ma moitié.

- Je t'expliquerai plus tard. Pour l'instant, je dois préparer mon sac car nous partons à vingt-trois heures sur la caserne de Neuville-sur-Oise.

- Oui enfin... On sait déjà combien la chose est inutile : tu reviendras en pleine nuit, au pire demain matin, complètement crevé d'avoir attendu pour rien. Comme toutes les fois précédentes depuis huit ans !

- C'est vrai que ça devient une habitude, à raison d'un faux départ tous les six-dix mois, ça commence à faire pas mal... Acquiescé-je, pensif.

Je devine la signification du tic subtil qui agite la commissure des lèvres de Rébecca. Il trahit la peur qui la tourmente : celle de perdre son mari - ou l'intégrité physique de ce dernier -, celle aussi de perdre le père de sa fille et, peut-être aussi, lis-je une certaine fierté... Oui, je reconnais cette étincelle qui brille, tout au fond de ses yeux. Par ailleurs, la suite de la soirée confirmera ce que je sais déjà à cet instant : ma femme taira les angoisses qui déchirent son coeur. Que voulez-vous : Il faut croire que la fierté est un thème cher à ma vie !

Me voilà deux heures plus tard, avec mes onze équipiers SD, dans le gymnase de la caserne de Neuville-sur-Oise. A partir de là s'ensuit habituellement la procédure suivante - règle des trois ing et des trois A - :

1) Briefing sur l'opération à venir, en l'occurrence se rendre en avion au Japon pour y secourir les victimes prisonnières des structures effondrées par le tsunami.

2) Checking du matériel emporté soit, en l'espèce : duvets, tentes à deux places, tenues antiradiation, rations alimentaires - dites de combat - et j'en passe. Le but est de parer à toute éventualité et d'être autonome quoiqu'il advienne : Il serait dommage que les secouristes doivent être... Secourus pour pouvoir ensuite exercer leur apostolat ! Cela est hélas déjà survenu...

3) Rassembling à l'aéroport adapté à notre destination, dans le cas présent : Charles de Gaulle.

4) Attendre

5) Attendre encore un peu, au cas où...

6) Annuler le départ pour revenir à la caserne d'Alençon et y reprendre la routine quotidienne, en ayant acquis la conviction d'avoir agi avec générosité et mansuétude.

Mes équipiers et moi en sommes actuellement à l'étape numéro deux et demi : le matériel a été passé en revue et nous nous préparons à dormir dans la caserne de Neuville-sur-Oise, avant de passer à l'étape numéro trois dès demain matin. Rien que de très habituel, en somme.

Je me tourne vers l'un de mes équipiers et lui demande :

- Sais-tu où nous allons passer la nuit ?

- Et bien ici même, Axel... Tu te doutes bien qu'il n'y a pas assez de place pour nous loger tous ! Et puis ce sera sans doute plus simple pour décaler rapidement demain.

Mon regard parcourt le gymnase vide et glacé de la caserne de Neuville-sur-Oise, dans lequel le briefing vient d'avoir lieu. Confort spartiate au profit d'une plus grande efficacité : voilà résumé ici une partie de l'esprit qui me tient tant à coeur et dont il se dégage déjà comme une fragrance envoûtante... Celle du parfum de l'aventure. Nous l'ignorons bien évidemment à ce stade de l'histoire, mais cette nuit sera de loin bien plus confortable que celles qui vont suivre.

*

Le lendemain, dimanche treize mars 2011, nous partons à 13h45 pour l'aéroport Charles de Gaulle où notre groupe est grossi par quatre autres détachements venus d'autres casernes françaises, auxquels s'ajoute un cinquième envoyé par Monaco. Nous voilà donc tous devenus un nouveau et unique détachement, fort de son effectif de cent-trois pompiers placés sous le commandement du colonel Andry. D'aspect pourtant ordinaire, cet homme de taille moyenne, au visage généreux et au regard clair m'a inspiré une confiance instinctive dès que mes yeux se sont posés sur lui. Après une première attente dans le hall, nous passons à l'enregistrement et devons donc franchir le portique de sécurité... Qui stoppe net les deux premiers soldats du feu en faisant retentir une alarme tonitruante.

- Ce sont nos casques et nos ceinturons ! S'esclaffent-ils de concert.

Ils reculent sous le regard neutre des agents de sécurité, retirent les éléments incriminés pour les poser dans la petite caisse prévue à cet effet, et repassent sous le portique.

Nouvelle alarme.

- Heu... bien sûr : nos bottes sont pourvues de coques de protection métalliques ! S'écrie Raphaël près de moi, un jeune homme roux et épais dont je connais déjà le tempérament espiègle pour l'avoir longtemps côtoyé à la caserne d'Alençon.

Les deux pompiers, qui ont déjà reculés, retirent aussitôt leurs bottes. Le premier franchit le portique avec succès, mais le second échoue au test.

- Je ne comprends pas, nous avons le même équipement !

- Tu n'as pas oublié un effet personnel du genre clé, badge, monnaie, chaîne ? Lui lance Raphaël.

- Non, je ne vois vraiment pas ! S'exaspère l'équipier recalé par la machine, tandis que certains pompiers se préparent déjà au difficile examen en retirant leurs bottes et autres effets métalliques.

Dix minutes plus tard, cinq équipiers ont franchi le portique avec succès alors que les autres attendent, à moitié débraillés, que je cesse de faire sonner le détecteur. Vingt nouvelles minutes s'écoulent encore, et la moitié d'entre nous déclenche toujours la frénésie de l'engin hurleur. Chacun finit par tenter sa chance à tour de rôle, entre deux effeuillages. J'imagine alors en souriant les gros titres des journaux, le lendemain : « Recalés au détecteur de métaux, ils ne sauveront pas le Japon », avec, juste en dessous, la photo de pompiers exhibitionnistes, et néanmoins dignes malgré le froid qui règne dans le vaste hall de l'aéroport. Sauver ou périr...

Je suis sur le point de jeter la totalité de mon équipement au sol pour passer le contrôle dans le plus simple appareil, quand je vois un homme en uniforme s'approcher de nous à vive allure. Droit dans ses bottes, il arrête son pas juste devant l'équipe en charge des portillons de sécurité.

- Bon, ça suffit maintenant... Laissez-les passer.

Le détachement et l'équipe de sécurité aéroportuaire elle-même lâchent un grand soupir de soulagement ; certains d'entre nous applaudissent même le responsable de la sécurité venu nous délivrer de la machine retorde.

C'est alors que commence l'attente à proprement parler... Comme prévu dans le plan.

Une attente tout d'abord égayée à 16h25 par les palettes d'équipement - des conteneurs métalliques de taille humaine, rouges et partiellement grillagés - que nous déposons en zone de fret pour un chargement ultérieur en soute.

Une attente plus morne ensuite, que nous trompons en dégourdissant nos jambes sur le tarmac près de l'avion, tandis que les heures défilent et que la nuit commence à tomber.

- Dis-moi, toi qui es déjà parti en mission extraterritoriale, tu n'as jamais attendu aussi longtemps que ça ? Demandé-je à Raphaël en frictionnant mes épaules.

- Non, lâche-t-il en secouant lentement la tête.

Evidemment, ne puis-je m'empêcher de penser à cet instant : géopolitique, enjeux économiques, et allez savoir aussi peut-être : dette d'honneur... Le mécanisme complexe de la diplomatie semble se gripper. Je fais partie de ceux qui, une fois de plus, ne partiront pas.

Le temps qui file confirme ma conviction : minuit, une heure du matin, deux heures... Et toujours rien. Nous sommes finalement invités à monter dans l'avion, peut-être par pure charité envers des sauveteurs, premières victimes du froid. La voix du pilote résonne alors dans tout l'engin :

« Le poids de l'avion excédent la valeur maximale autorisée, une des palettes n'a pas été chargée dans la soute ».

Le groupe entier part dans un fou-rire général, ponctué par les remarques de divers équipiers :

- Ce n'est pas possible : on ne partira jamais sans notre équipement de survie au complet !

- Oui, qu'ont-ils retiré : La nourriture ? L'équipement antiradiation ? Les tentes et les duvets ?

C'est dorénavant une certitude : nous ne décollerons pas, une fois de plus.

3h10. Nous somme priés de boucler nos ceintures tandis que la voix du pilote nous explique quelle partie indispensable de notre équipement nous venons de perdre. L'avion est en effet sur le point de s'envoler.

CHAPITRE SECOND
Português Air Line

Le japon... Le japon ! Mon coeur se serre alors que je réalise que je vais enfin toucher du doigt un pays auquel je suis attaché par le plus singulier des liens. Un pays que je n'ai jamais vu, et dont je suis pourtant empreint de l'une des philosophies : celle du judo que je pratique depuis ma plus tendre enfance, et qui m'a enseigné le respect et les valeurs humaines. Un tel apprentissage m'a rendu curieux, année après année, de la contrée si lointaine qui avait forgé cet art martial millénaire. Or de la contrée lointaine à la magie d'une mystique envoûtante, il n'y a qu'un pas, que j'ai progressivement franchi au fil de trente années de pratique.

A cette exaltation se mêle un insidieux sentiment de gêne : celui d'un premier contact qui se fera tel un voyeur, un peu comme un voleur profite de la vulnérabilité d'une maisonnée et, la cambriolant à l'insu de tous, pénètre sans vergogne au plus profond de l'intimité de ses occupants.

Il est certes évident que je ne pars pas dans une optique touristique, et jouer les monte-en-l'air n'est pas dans mes intentions - quoique l'escalade fasse partie de mes compétences professionnelles ! -. Simplement, le fait est que je vais rencontrer des gens appartenant à une culture qui m'intrigue : celle de l'origine de mes valeurs... Moi qui considère le judo comme ma seconde famille. Mais qui aurait pu imaginer que ce premier contact, tant souhaité, se fasse dans de telles conditions ?

De toute cette confusion émotionnelle mêlée d'excitation et d'empathie pour le drame humain qui se joue, se dégage malgré tout comme un parfum d'aventure. Je crois que c'est Jean Paul Belmondo qui, dans le film l'as des as, affirmait : « Un aventurier, c'est un homme qui aime plonger dans les emmerdes ».

Oui, quand je regarde derrière moi, la perspective de taquiner le destin a très souvent guidé mes pas en me confrontant à l'adversité. De mon métier à mes passions, comme le kite surf, tout n'a toujours été qu'une quête saine adrénaline.

C'est alors que mon coeur s'emballe, tandis que les réacteurs de l'avion nous poussent sur la piste. Je jette un oeil à ma montre : Nous sommes Lundi ; il est 3h15 du matin et, plus que jamais, je me sens aventurier.

*

Le vol sur lequel nous avons embarqué est assuré par un charter portugais, dont mes équipiers et moi-même découvrons le service irréprochable. Nous nous pâmons en effet sous une avalanche d'attentions aussi délicates que subtiles : prévention de toute excitation due à un alcool trop fort, anticipation de toute flatulence occasionnée par quelque boisson gazeuse, mais aussi : évitement de toute forme de stress. Comment la chose est-elle possible, me demanderez-vous ?

Comment peut-on gérer aussi finement le bien-être de ses clients ? Tout simplement par la suppression systématique des causes envisageables, et donc en éradiquant toute forme de sustentation liquide ou solide. La télévision, pour sa part, est simplement inexistante... Sans doute trop stimulante ou anxiogène.

- Alors, demande l'un des journalistes qui a embarqué avec nous et se tourne vers moi, vous sentez-vous prêts pour l'action (grand sourire) ?

- Oui, réponds-je prosaïquement.

- Et... Vous ne ressentez aucune appréhension ?

- Non.

J'ai cette fois-ci adopté un ton amusé. En effet, comment conserver son sérieux face à ce journaliste qui a déjà tenté, avec ses autres collègues de grandes chaînes publiques eux aussi embarqués, d'approcher mes équipiers avec les mêmes questions... Des questions dont nous anticipons donc déjà tous l'orientation. Il repousse comme il le peut l'un des nombreux sacs qui contiennent nos effets personnels - et encombrent allée et fauteuils-, puis ouvre les hostilités :

- Vous n'avez pas peur ? Pas même du risque nucléaire ? C'est un stress inhabituel, même pour vous... Plusieurs réacteurs montrent des signes inquiétants, quand bien même aucun d'eux n'est encore endommagé à l'heure actuelle...

- Je ne suis pas spécialiste nucléaire, et vous vous trompez de mission. Réponds-je avec facétie. Nous allons exclusivement secourir les victimes du tremblement de terre et du raz-de-marée. Si un réacteur devient défaillant... Eh bien nous aviserons, mais nous n'interviendrons sur aucune centrale puisque nous n'avons pas cette compétence. Mais peut-être désirez-vous en savoir davantage sur le coeur même de notre objectif : le secours des victimes d'effondrement ?

- Je ne comprends pas, insiste le journaliste tandis que son collègue réajuste caméra et micro, votre détachement compte bien un capitaine et un major « RAD3 » ?

- Ils sont là pour nous permettre d'évoluer intelligemment dans un milieu potentiellement irradié, afin de secourir les victimes d'effondrement sans nous exposer. Insisté-je en appuyant les derniers mots de ma réponse. Vous ne voulez vraiment pas que je vous parle de notre mission ?

Le journaliste ignore la perche, pourtant tendue avec la plus grande des douceurs, et fait un signe discret au cameraman qui l'accompagne. Il me semble que ce dernier zoome sur moi tandis que le reporter adopte un ton plus intime et empathique :

- Mais vous, au fond de vous-même, ne craignez-vous pas pour votre vie, avec ces radiations potentielles ? Il s'agit là d'un danger invisible auquel vous n'avez probablement jamais été confrontés ! Je me trompe ?

Oui, j'ai décidément beaucoup de mal à rester sérieux face à ceux qui ont déjà leur vérité en tête, celle qu'ils sont supposés découvrir sur le terrain, sans filtre ni préjugé. L'interview prend un tour plus informel, tandis que différents angles d'attaques sont tentés, parfois en empruntant de nombreux détours pour finalement toujours revenir sur le même sujet. N'ayant obtenu aucune déclaration conforme au thème présélectionné, les différents journalistes embarqués tenteront encore plusieurs approches, plus subtiles et insidieuses, auprès d'autres équipiers pour finalement battre en retraite, assoiffés et affamés.

La préservation de notre quiétude semble en effet être au coeur des préoccupations de ce que nous appellerons la Português Air Line, qui s'acharne à éradiquer le mal à la source par l'ascèse la plus stricte : aucun apéritif n'est servi et pas une seule hôtesse n'ose venir rompre notre méditation, pas même avec une petite phrase d'accueil lorsque nous prîmes place dans l'appareil. L'on s'attendrait presque à lire, brodé derrière chaque appui-tête : « La quiétude du client passe avant tout. Coûte que coûte ».

Le ton est donc très clairement donné : ambiance ascétique pour un voyage à destination d'un pays traditionnellement ancré dans un bouddhisme mêlé de shintoïsme... L'on ne saurait être plus raccord !

Nous n'avons d'autre choix que celui de nous imprégner pleinement de chacune des quarante-trois-mille et quelques secondes contenues dans la douzaine d'heures de vol qui nous séparent du japon. Quarante-trois-mille secondes, toutes plus semblables les unes aux autres. Quarante-trois-mille secondes durant lesquelles mon esprit commence à dériver tandis que je m'assoupis, bercé par le ronronnement qui parcourt la carlingue du charter.

*

Je rêve ; je le sais car j'ai encore vaguement conscience de l'avion qui continue d'exister, tout autour de moi. Ce songe ressemble étrangement à la réalité que je viens d'abandonner : même lieu, mêmes personnes, même situation. Une hôtesse totalement Zen passe dans l'allée, s'arrête à ma hauteur et, sans même se tourner vers moi ni cesser de regarder devant elle, prononce avec douceur :

- Bienvenue à Mexican Air Line.

Une voix aussi irréelle qu'éthérée.

- Non, vous vous trompez, protesté-je. Vous êtes la Portu...

Je me tais subitement, réalisant que le corps de la jeune femme est toujours aligné avec l'axe de l'allée, demeurant ainsi parfaitement parallèle à mon propre fauteuil. Elle ne cesse de porter son regard au loin, comme si je n'existais pas. Cette jeune femme semble centrée sur son propre bien-être, demeurant ainsi hors de portée de mes requêtes... Et du monde entier.

Le résultat de cette initiation spirituelle didactique se fait rapidement sentir : je ne tarde pas, en effet, à méditer sur la vanité inhérente à tout désir : boire, manger, se divertir, étirer ses jambes ; tous ces plaisirs gargantuesques semblent déjà si loin... Et si futiles ! Moi qui étais nanti de toute cette débauche orgiaque me sens à présent moine parmi les moines.

- A boire...

La voix rauque et traînante qui vient de s'élever faiblement, semblable à celle d'un mourant, provient de l'un des fauteuils situés derrière moi. Je me retourne et réalise alors que nous sommes tous assis sur de simples bancs en bois dur. Mes collègues rament tels des galériens, sans doute pour propulser l'avion, tandis qu'une autre voix supplie :

- De grâce... A manger, par pitié !

Nous besognons tous sans ne jamais nous arrêter, étouffés par les volumineux sacs à dos qui occupent tout l'espace. Nous ramons à n'en plus pouvoir.

- A boire, je vous en supplie ! Implore à nouveau la première voix.

A quoi bon ? Tout n'est que vanité...

*

- MAL ! Crié-je en sursautant.

- Non mais ça va pas ou quoi ? Marmonne Raphaël d'une voix pâteuse. Je commençais juste à dormir... Tu t'es pas fait mal au moins ? Se reprend-il.

- Mal ? Demandé-je en m'étirant puis en bâillant. Non, c'est juste...

La Mexican Air Line.

- C'est juste un mauvais rêve.

Un coup d'oeil à ma montre m'apprend qu'il reste encore une foultitude de secondes avant la fin du mauvais rêve. Le temps passe, minute après minute, heure après heure, révélant à quel point la pudeur des hôtesses n'a d'égal que celui de l'art très raffiné de l'esquive.

L'avion entame finalement sa courbe d'approche, car ça y est : nous arrivons. Mon coeur se serre tandis qu'un équipier s'écrie :

- Pas de faux départ cette fois ci les gars ! Nous y sommes, nous y sommes vraiment !

Personne, à ce stade des évènements, ne mesure non seulement l'ampleur de l'aventure humaine qui nous attend, mais aussi à quel point le thème du faux départ dominera la suite de notre équipée.

Commandez le livre complet sur :

www.sebastienDONNER.com