Sébastien Donner

Extrait
De chair et de cendres (Prémices)

Couverture de livre représentant une jeune femme en robe blanche flottant dans l'eau et touchant son reflet

CHAPITRE PREMIER
Midori

Le corps inerte et livide d’une jeune femme brune dérivait lentement, sous la glace qui recouvrait la surface du lac. L’eau, sombre et glacée, portait doucement cette noyée vers de ténébreuses profondeurs, tandis que sa robe blanche et ses longs cheveux noirs ondulaient délicatement.

Un poisson posa sa bouche sur la noyée pour la goûter et… Il se figea aussitôt, comme foudroyé.

Le cadavre de la demoiselle continua à couler doucement, sans qu’un seul autre animal n’ose plus l’approcher.

De nombreuses saisons s’écoulèrent ainsi.

Puis un jour…

Le corps de la jeune femme remonta passivement des profondeurs lacustres, et il buta contre la glace qui l’emprisonnait sous l’eau.

*

Un renard gris s’approcha du lac, vaste et gelé. Il marqua une pause, et balaya de son regard la forêt enneigée qui l’entourait. Puis il posa une patte prudente sur le lac.

Son attention fut rapidement captée par une étrange tache sombre, visible sous la glace.

Une tache en forme de silhouette humaine.

La truffe de l’animal s’agitait afin de glaner quelque information, quand un élément subtil changea brusquement, dans l’air.

Le renard recula craintivement. Il sentait une présence dense et oppressante, encore plus froide que le lac… Une intention qui se tenait juste là, sous la glace, et se tournait vers lui avec une monstrueuse avidité.

Le renard eut à peine le temps de détaler sur la rive que, derrière lui, le lac explosait dans un fracas assourdissant. La berge toute entière vibra, alors que des tonnes d’eau et de glace étaient soulevées dans les airs.

L’instant d’après, le cadavre de la jeune noyée se dressait sur la berge, arqué telle une abominable bête.

*

La brune demoiselle reprit conscience sur la berge d’un lac gelé. Elle releva la tête et aperçut, au loin, un renard gris qui s’enfuyait.

L’esprit engourdi, elle abaissa le regard sur sa robe blanche, qui commençait à geler. La jeune femme ne souffrait nullement de ce froid extrême, pas plus qu’elle ne se formalisait de l’étreinte hivernale, qui avait figé et blanchi la forêt, tout autour du lac.

La nature elle-même n’était que silence et solitude… Tout comme cette demoiselle, au plus profond d’elle-même.

Elle s’assit sur la berge et demeura inerte et les yeux vides, tandis que le vent glacial achevait de geler sa robe.

Puis, au bout d’une indéfinissable durée…

- Damoiselle ?

Un jeune homme de son âge se tenait près d’elle. Chaudement vêtu de fourrure et de cuir, il était équipé d’une lourde arquebuse au long canon. Un sac de poudre attaché à la ceinture, un autre de balles en plomb… Il s’agissait manifestement d’un chasseur.

- Damoiselle ? Insista-t-il, en posant délicatement une main gantée sur l’épaule glacée de la jeune femme.

L’intéressée ne réagit pas.

Comment diantre peut-elle être vivante, dans son état ? S’étonna intérieurement le jeune chasseur autant qu’il s’en alarma.

Il lâcha son arquebuse, prit la demoiselle dans ses bras, et s’approcha du cheval qui attendait à quelques pas de là.

A peine le chasseur posait-il une main sur l’encolure de sa monture que cette dernière reculait aussitôt avec crainte.

- Rocambole ! Que t’arrive-t-il donc ?

Portant toujours la demoiselle dans ses bras, le chasseur fit un nouveau pas en direction du cheval, qui se cabra en hennissant violemment.

- Rocambole ! S’agaça le chasseur en reculant prudemment d’un pas.

L’animal se cabra une nouvelle fois, et s’enfuit au galop comme si sa vie en dépendait.

Un instant plus tard, il avait disparu au loin, dans la forêt.

- Mais quelle mouche a donc piqué cette satanée bourrique !

Le jeune chasseur jeta un œil expérimenté au soleil, petit et pâle dans ce grand ciel gris d’hiver. Il adressa à la demoiselle toujours inerte :

- Nous n’aurons jamais le temps de regagner mon village à pieds avant la nuit. N’ayez crainte, je vais faire un feu pour vous réchauffer au plus vite... Et pour nous reposer en sécurité.

La jeune femme posa alors sur son sauveur un regard qui lui serra le cœur.

Néanmoins rassuré par cette première manifestation de vie, le chasseur s’enhardit :

- Je me prénomme Edmond. J’ignore quelle mésaventure vous accabla, mais tout va bien se passer à partir de maintenant !

Edmond porta sa demoiselle jusqu’à la lisière de la forêt. Il la posa précautionneusement près d’un rocher, à l’abri du vent. Il dégaina la hachette attachée à son dos, et découpa vigoureusement les branches sèches d’un arbre mort.

*

La nuit étreignait le lac et la forêt de sa noirceur, tandis que le froid se faisait de plus en plus piquant. Le jeune chasseur et sa mystérieuse demoiselle étaient assis près d’un feu généreux.

Edmond observait discrètement celle qu’il avait sauvée. Elle fixait silencieusement les flammes de son regard triste.

Edmond tenta le plus délicatement possible :

- Damoiselle… Quel est votre nom ?

L’intéressée tourna la tête vers Edmond et sembla alors désemparée. Elle murmura :

- Je… Je ne sais pas.

- Vous souvenez-vous de quelque chose ? La façon dont vous arrivâtes ici, par exemple ?

Réalisant qu’elle ignorait également la réponse à cette question, la demoiselle porta une main à sa bouche en ouvrant de grands yeux paniqués. Puis elle ajouta :

- Je n’ai aucun souvenir… Aucun souvenir de quoi que ce soit.

Edmond la rassura aussitôt avec l’assurance qui le caractérisait :

- Ne vous inquiétez pas, cela finira par vous revenir, vous devez simplement prendre du repos ! Je vais alimenter le feu et monter la garde, vous pouvez dormir sans crainte.

L’inconnue ne répondit pas. Elle fixait à nouveau le feu silencieusement. Rien au monde ne semblait plus seul et vulnérable qu’elle.

Edmond dut s’assoupir au moins durant un instant, car il fut réveillé par sa brune demoiselle, qui se blottissait contre lui en murmurant timidement :

- Merci.

Elle s’endormit aussitôt, la tête posée sur l’épaule de son sauveur.

Les joues de ce dernier s’empourprèrent, alors que son cœur faisait un bond dans sa poitrine.

Il demeura ainsi toute la nuit, serrant sa naïade dans ses bras.

*

Edmond s’était sans doute assoupi un second instant, car il se réveilla le lendemain matin près des braises d’un feu encore fumant.

La brune demoiselle était déjà levée. Vêtue de sa seule robe légère, elle s’était éloignée de quelques pas et fixait silencieusement le lac gelé. Edmond se précipita vers elle en lui lançant :

- Damoiselle ! Vous devez mourir de froid sans feu pour vous réchauffer !

La jeune femme ignora l’intervention de son preux chevalier, qui retirait son manteau pour en couvrir ses épaules.

Elle ne s’emmitoufla guère dans la protection ainsi offerte. Elle la laissait flotter au vent glacial, qui s’engouffrait dans sa robe blanche largement exposée. Elle ne semblait nullement affectée par l’hiver, qui givrait pourtant chaque chose à la ronde.

La demoiselle finit par murmurer :

- Midori.

- Qu’avez-vous dit ? S’étonna Edmond.

- Midori est mon prénom.

- Vous avez donc enfin recouvré la mémoire ? Se réjouit le jeune chasseur.

Sans cesser de fixer le lac gelé, la demoiselle répondit d’un ton lointain :

- Je ne me souviens guère du reste. Je sais seulement que je me prénomme Midori.

- Est-ce vraiment la seule chose dont vous vous souvenez ? Êtes-vous bien certaine qu’il s’agit de votre prénom ?

Le regard mélancolique de la demoiselle fut sa seule réponse.

Désormais dépourvu de son épais manteau, Edmond se frictionna frileusement. Il ne comprenait pas comment son interlocutrice pouvait dédaigner une si chaude fourrure, dont elle n’avait même pas enfilé les manches.

Edmond s’enquit finalement avec bienveillance :

- Vous ne savez donc pas où vous habitez, ni même où se trouve votre famille ?

- Je n’ai aucune idée de tout cela. Répondit simplement Midori. Je ne sais même pas si ces personnes existent.

Edmond lança alors avec l’humour maladroit qui le caractérisait :

- Bien. Dans ce cas, je vous propose de me suivre jusqu’à mon village. Cela vous permettra, dans un premier temps, de ne pas mourir de faim et de froid, puis, dans un second temps, de réchapper aux loups qui rôdent dans les environs !

Une fois de plus, l’air absent de Midori fut sa seule réponse. Rien ne semblait l’atteindre : ni le froid, ni la solitude, ni même la perspective de la mort.

Bien loin de s’en formaliser, Edmond repartit de plus belle dans cet humour naïf dont lui seul avait le secret… Il s’inclina courtoisement, tel un prétendant invite sa dulcinée au bal, puis il s’enjoua :

- La perspective d’une bonne journée de marche à travers une forêt hostile vous sied-elle ?

Fidèle à elle-même, Midori demeura inexpressive. Elle inclina légèrement la tête sur le côté, puis elle tendit sa main glacée au jeune chasseur.

- Vous devriez vous couvrir davantage, s’inquiéta Edmond en désignant le manteau qui glissait des épaules de Midori. Vous allez attraper la mort !

La demoiselle saisit silencieusement le manteau qui venait de tomber dans la neige, épaisse et scintillante. Elle le tendit à Edmond, qui protesta :

- Je ne puis accepter ! De grâce… Je vous en conjure, couvrez-vous ! Que vous soyez encore en vie ainsi vêtue tient du miracle !

Midori s’exécuta silencieusement et se teint prête à suivre Edmond. Ce dernier saisit son arquebuse et commença à s’engager dans la forêt avec sa taciturne invitée.

Midori jeta un dernier regard en arrière, vers le lac gelé. Plus exactement là où un curieux cratère de glace éclatée et ressoudée par le froid indiquait la survenue récente d’un phénomène incroyablement violent.

Midori hésita. Elle sentait confusément qu’elle devait demeurer à l’écart de ce bienveillant chasseur et de sa communauté.

Pour le bien de tous.

- Damoiselle Midori ! Appela Edmond avec la fougue communicative de sa jeunesse. Je peux déjà sentir d’ici le fumet du festin que nous ferons à notre arrivée !

Midori se retourna et sourit faiblement.

Oui, d’une manière ou d’une autre, il serait tôt ou tard question de festin.

*

Par trois fois, les deux damoiseaux durent s’arrêter pour faire du feu et réchauffer Edmond. Par trois fois Midori lui tendit silencieusement son manteau, qu’il refusa énergiquement. Cela, combiné à l’épaisseur de la neige en certains endroits, les ralentit tant et si bien que la nuit commença à tomber, alors qu’ils étaient toujours au cœur de la forêt.

Edmond montrait des signes évidents d’épuisement en dépit de sa robuste constitution. Sa peau était devenue d’un bleu livide, et il tremblait de tout son être.

Midori, pour sa part, ne semblait toujours pas affectée le moins du monde par cet environnement hostile. Pas plus que par son propre sort ou celui de son compagnon de route.

La nuit était sur le point de tomber… C’est alors que se manifestèrent six bandits de grands chemins.

*

Edmond et Midori étaient encerclés par six brigands, dont les visages mauvais se devinaient à peine, dans le clair-obscur du crépuscule.

L’un d’eux lança avec une cruelle ironie :

- La bourse, et la vie !

Edmond savait son arquebuse être trop peu maniable pour abattre facilement un homme d’aussi près. Cette arme ne pouvait par ailleurs tirer qu’un seul coup et nécessitait de longues secondes de rechargement…

D’un seul geste, Edmond désarma son arquebuse et la lâcha dans la neige. L’instant d’après, il dégainait sa hachette et s’apprêtait à défendre chèrement sa vie et celle de sa demoiselle.

Les brigands émirent un rire sardonique en tirant leurs épées et de longs couteaux. Une lame dans chaque main… Il était évident que le combat tournerait rapidement à leur avantage.

Edmond s’esclaffa avec bravoure :

- Venez vous battre un par un, si vous en avez le courage !

Il s’effondra aussitôt dans la neige, assommé par derrière. Midori assistait à cette scène d’un air absent, comme si elle ne la concernait pas.

L’un des brigands leva son épée, prêt à l’abattre sur Edmond.

- Non. Lança simplement Midori de sa voix neutre.

Le brigand rit, et frappa de toutes ses forces.

- Parbleu ! S’exclama-t-il. Comment peux-tu…

Midori s’était interposée et avait arrêté net la course de la lame, de la paume de sa main ouverte. Cette main semblait indemne, alors que la lame, lourde et effilée, aurait dû l’arracher d’un seul coup.

Midori referma délicatement ses doigts fins sur cette dernière. Le brigand tira de toutes ses forces pour reprendre le contrôle de son épée… En vain. Elle ne bougeait pas d’un seul pouce, comme si elle était plantée dans la roche jusqu’à la garde.

- Quelle est cette diablerie ! Se catastropha un autre brigand.

Midori les implora tous les six de sa voix légère :

- De grâce, fuyez pendant que vous le pouvez encore !

La demoiselle semblait affolée, non pas par ses assaillants, mais par le terrible sort qui les attendait.

Le premier brigand ne parvenait toujours pas à récupérer son épée. Il réalisa avec effroi qu’il ne pouvait pas non plus la lâcher… Un picotement glacial remontait depuis la poignée de son arme vers ses mains gantées, et infiltrait ses bras pourtant chaudement emmitouflés.

Incapable de parler ou de bouger, le brigand se sentait pénétré par une chose radicalement différente de tout ce qu’il connaissait.

Une présence morte, avide de vie.

Foudroyé par un mal invisible, le brigand s’effondra dans la neige. Le regard de Midori brillait dans les ténèbres, comme si la vitalité de sa victime venait d’alimenter en elle une bête féroce.

Malgré leur peur, les cinq comparses restants bondirent sur Midori en brandissant sauvagement leurs lames.

C’est alors que tout sombra dans les ténèbres.

*

Edmond émergea d’un sommeil sans rêve. Il demeura aveugle et désorienté, dans une pénible semi-conscience. Il sentait une pression sur son estomac. Sa tête pendait vers le sol, et son corps tout entier était balloté de droite à gauche, au rythme d’une personne qui marche.

Quelqu’un… Me porte sur son épaule ?

Il semblait à Edmond qu’il était à nouveau habillé de son épais manteau. La nuit était toujours là, tout autour. L’odeur de la neige et de la forêt également.

Le jeune chasseur tenta vainement de relever la tête... Et il sombra dans le plus noir des sommeils.

Il se réveilla dans un lit familier, habillé de sa seule sous-tunique en lin. Il se redressa et reconnut sa chambre, petite aux épais murs de bois. Par une petite fenêtre seulement formée de quatre carreaux de verre, il voyait le soleil blafard se lever sur une nouvelle matinée d’hiver.

Edmond bondit de son lit.

Il enfila ses vêtements à la hâte et ouvrit la porte de sa chambre. Elle donnait sur la pièce principale, au centre de laquelle trônait une table de bois massif. Quelques étroites fenêtres, une petite cheminée en pierre où brûlait un feu généreux, un modeste coin servant de cuisine, et de grands clous pour y pendre le produit de la chasse… Ce lieu de vie simple était un cocon rassurant et chaleureux, une accueillante chaumière en bois cernée par l’hiver.

Midori était assise à la table. Toujours vêtue de sa robe légère, elle attendait calmement, son regard légèrement triste perdu dans le vague. Elle releva la tête et sourit timidement à Edmond.

Ce dernier s’étonna :

- Comment sommes-nous arrivés jusqu’ici ? Et… Et les six gredins qui nous ont attaqués dans la forêt… Comment…

D’un air légèrement peiné, la demoiselle répondit :

- Ne t’inquiète pas, ils sont très loin à présent. Ils ne menaceront ni ton village, ni ses habitants.

- Je ne comprends pas, protesta Edmond en s’asseyant à la table. Ils étaient déterminés à nous tuer et à nous détrousser. L’un d’eux m’a même lâchement assommé !

Comme pour appuyer son propos, Edmond frotta l’arrière de son crâne. Midori le regarda faire sans réagir. Elle demeura muette, alors qu’Edmond la fixait avec insistance.

Il s’exaspéra finalement :

- Vous ne me direz donc rien de plus ? Ni sur l’issue providentielle de cette échauffourée, ni sur la personne qui est parvenue à nous ramener tous les deux jusqu’ici, dans la forêt, en pleine nuit et au beau milieu de l’hiver ?

Midori inclina légèrement la tête sur le côté sans ne manifester aucune volonté. Edmond fut alors frappé par la pureté de son visage.

Il était aussi délicat et fragile que celui d’une poupée de porcelaine. La dignité simple de sa posture, la grâce et la rareté de ses mouvements… Cette demoiselle aurait tout aussi bien pu être la princesse d’un lointain et mystérieux royaume. La profondeur de ses yeux clairs était telle que, l’espace d’un instant, Edmond eut la sensation de s’y noyer délicieusement.

La porte d’entrée s’ouvrit sur un vent glacial, et une voix féminine d’âge moyen lança joyeusement :

- Te voilà enfin rétabli, mon fils !

- Mère ! S’exclama Edmond en se levant et en se retournant.

Une femme souriante et bien charpentée tenait un seau en bois dans une main, et un petit gibier dans l’autre. Elle était habillée d’un épais tablier clair et d’une charlotte de la même étoffe. La force et la bienveillance se dégageaient d’elle avec une évidence frappante.

Rassurée par l’expression radieuse de son fils, la mère se tourna vers son invitée et lui adressa avec gentillesse :

- Sais-tu, jeune fille, que le village ne parle plus que de vous deux ?

- Bien évidemment, railla Edmond, sur quoi d’autre les gens pourraient-ils commérer ? Il ne se passe jamais rien ici ! A ce sujet, mère… Midori vous a-t-elle expliqué comment avait tourné notre rencontre avec les brigands ? Et qui m’avait ensuite ramené à…

- Des brigands ? Se catastropha la matriarche.

Edmond tourna la tête vers Midori et la sentit en difficulté.

- Je plaisante, mère ! Se reprit-il en souriant d’un air gêné. Voyons, me voyez-vous affronter les pires gredins à moi seul ?

Midori renchérit en se levant respectueusement :

- Madame, comme je vous l’ai expliqué, votre fils m’a sauvée du froid et a veillé sur moi deux nuits durant, sans ne jamais prendre aucun repos. Je l’ai seulement épaulé sur la fin de notre route et il s’est effondré, à bout de forces, à l’entrée de votre village.

Midori marqua une légère pause, puis elle ajouta le plus naturellement du monde :

- Je vais vous laisser à présent.

Après avoir échangé un regard ahuri, la mère et son fils s’exclamèrent de concert :

- Certainement pas !

Edmond ajouta :

- Damoiselle Midori, comment diantre allez-vous trouver seule votre chemin, dans cette forêt qui vous est inconnue et qui entoure notre village à perte de vue ? Avez-vous seulement retrouvé la mémoire ?

- Aucunement, mais cela ne m’est pas nécessaire, répondit Midori en gardant gracieusement les bras serrés le long de son corps. Il est préférable que je me retire.

La matriarche déclama avec la générosité qui la caractérisait :

- Il est hors de question que nous t’abandonnions aux rigueurs de l’hiver. Jeune fille, tu es notre invitée !

La brune demoiselle obtempéra en se rassoyant poliment.

La matriarche ajouta :

- Pour commencer, je vais te donner des vêtements chauds… Tu dois mourir de froid dans cette robe en mousseline ! Elle est sans doute parfaite pour un bal, mais elle ne couvre même pas tes épaules. Avec le temps qu’il fait au-dehors, tu as de la chance de ne pas avoir été terrassée par une fluxion de poitrine !

Semblant découvrir le vêtement dont elle était parée, Midori porta une main à son ventre et en palpa l’étoffe blanche, aussi légère qu’un voile. Puis elle demeura silencieuse, comme perdue dans ses pensées.

La matriarche tourna discrètement sur son fils un regard interloqué, auquel ce dernier répondit en souriant :

- Mère, vous apprendrez à l’usage combien le silence de damoiselle Midori est plus précieux que bien des discours !

La matriarche sourit à son tour.

Jamais son fils n’avait ainsi parlé du sexe opposé.

*

Cinq jours s’écoulèrent. Cinq jours durant lesquels Midori s’intégrait silencieusement - mais gracieusement - à la vie quotidienne du petit village, frileusement tapis dans une vaste forêt enneigée. Il s’agissait-là d’un ensemble d’une trentaine de chaumières tout au plus, qui se fondaient dans le blanc de l’hiver.

Tout d’abord étonnés par l’attitude étrangement réservée de Midori, la mère d’Edmond et l’ensemble des villageois se prirent rapidement d’amitié pour cette demoiselle. Elle acceptait en effet chaque instant et chaque situation de bon cœur, et la sincérité de son regard silencieux attirait immédiatement la sympathie.

Vierge de tout souvenir, Midori secondait fidèlement Edmond et sa mère dans leurs tâches quotidiennes, comme si elle avait toujours fait partie de cette famille.

Et sans ne jamais poser aucune question.

Edmond avait rapidement renoncé à connaître le fin mot de ce retour nocturne miraculeux, depuis les bois jusqu’au village. Il se perdait dans une naïve et vague perspective d’avenir, à partager une vie simple aux côtés de Midori.

Peut-être, aussi, préférait-il ignorer le rôle exact que la demoiselle avait tenu dans cette aventure.

L’après-midi du sixième jour, deux hommes du village revinrent de la chasse en catastrophe.

L’un d’eux descendit de sa monture en tremblant, tandis que son camarade demeurait silencieux et blême, sur sa selle. L’homme qui avait mis un pied à terre fixa l’assemblée qui s’était massée autour de lui, et lança d’une voix affectée :

- A mi-chemin de la route qui mène directement au lac… Cinq ou six hommes…

Le cavalier ne put en dire davantage, mais tous comprirent à son expression que ces malheureux avaient trouvé la mort dans d’horribles circonstances.

Choqué, Edmond chercha Midori du regard. Cette dernière s’attelait imperturbablement à ses tâches quotidiennes, non loin de là.

Edmond s’approcha du cavalier et le pressa :

- Ces hommes… Comment étaient-ils ? Et qu’est-il advenu d’eux exactement ?

Le regard du cavalier s’arrêta sur les femmes et les enfants qui écoutaient. Il n’osait manifestement pas en dire davantage devant eux.

- Mathurin, j’ai besoin de savoir ! Insista Edmond en se rapprochant du cavalier, et en le saisissant par les épaules.

Ce dernier murmura en tremblant :

- Un véritable carnage… Leurs corps… Disloqués… Eparpillés... Ils avaient pourtant des épées et de grands couteaux… L’un d’entre eux avait même une armure de cuir épais ! Un seul des visages n’était pas broyé, et avait encore quelque chose d’humain... Si seulement tu avais vu son expression d’épouvante, figée par le gel !

- Nous devons donc à nouveau nous méfier d’ours, ou de loups qui rôdent dans les parages ? Interrogea Edmond.

- Non, aucune bête au monde n’aurait ainsi massacré des êtres vivants… Une telle horreur ne se peut raconter. Il y avait dans ce carnage quelque chose d’abject ! C’était… C’était…

Le cavalier détourna le regard et se tut.

Edmond le relâcha et demeura incapable de réagir. Le souvenir embrumé de son mystérieux retour nocturne tournait en boucle dans son esprit enfiévré.

Il fixa à nouveau Midori, au loin dans le village. Innocente et légère, elle nettoyait l’étable commune du village avec application. Malgré l’âpreté de cette tâche, elle semblait ailleurs, comme absorbée par d’insaisissables pensées.

Comme toujours.

Edmond secoua la tête. Comment une si ravissante demoiselle pouvait-elle être à l’origine d’un massacre, qui plus est à l’encontre de bandits de grands chemins ? Où aurait-elle ensuite trouvé la force de porter Edmond sur plusieurs lieues, dans la neige ? Et enfin, comment se serait-elle orientée en pleine nuit, dans une forêt inconnue, vers une destination tout aussi inconnue ?

L’intervention providentielle d’une meute de loups paraissait plus vraisemblable. Il restait seulement à trouver une explication tout aussi plausible pour le reste... Et quoiqu’il en fût, il était hors de question de manifester quelque soupçon à l’égard d’une hôte aussi délicate que Midori !

Comme pour se conforter dans cette pensée, Edmond abandonna la petite foule réunie autour des deux cavaliers et se dirigea vers Midori. Cette dernière ratissait le foin souillé d’une étable avec la plus grande des applications.

- Et si nous faisions une petite pause ? Proposa Edmond.

Midori rangea méticuleusement ses outils dans un coin et, sans mot dire, elle suivit docilement Edmond dans un endroit désert du village.

Elle s’assit à côté de lui à l’abri d’une grange, sur un ballot de paille séchée.

- Toujours aucun souvenir ? S’enquit Edmond.

L’intéressée secoua lentement la tête. Les deux jeunes gens demeurèrent un moment côte à côte, dans le plus grand silence. Edmond ne se sentait pas obligé de faire la conversation ; la seule présence de sa brune demoiselle lui suffisait à se sentir bien. Par ailleurs, cette dernière ne semblait pas pressée de quitter le jeune chasseur.

C’est alors que, pour la toute première fois depuis son arrivée au village, Midori prit l’initiative d’une question :

- Pourquoi ton père n’est-il jamais là ?

Tout aussi surpris par la question elle-même que par cet intérêt inattendu, Edmond bafouilla. Puis il répondit :

- Mon père est mort il y a de cela quatre ans.

Bien que Midori ne manifestât aucune réaction de compassion, son regard profond disait toute la mesure qu’elle prenait de ce drame. Existait-il d’ailleurs un seul mot, un seul geste qui pût avoir une quelconque importance face à une telle annonce ?

Edmond ajouta :

- Père est parti à la chasse avec son frère Gaspard. Ils ont fait une mauvaise rencontre : une meute de loups affamés par l’hiver. Seul Gaspard en a réchappé. C’est d’ailleurs pour cela que mère m’a sermonné, quand elle a su que j’étais parti seul dans la forêt, le jour où je vous ai trouvée.

Sans cesser de regarder devant elle, Midori posa sa main glacée sur celle d’Edmond. Ce seul contact valait bien plus que toutes les condoléances du monde.

Edmond voulait faire durer cet instant indéfiniment : la peau claire et douce de Midori contre la sienne…

C’est à contrecœur qu’il repartit vaquer à ses tâches.

*

- Non, pas dans le lac ! S’écria Midori en se réveillant en sursaut, en pleine nuit.

Elle se tourna vers la mère d’Edmond, étendue à ses côtés dans le même lit. Sa respiration profonde et rauque indiquait qu’elle dormait à poings fermés. Edmond dormait pour sa part dans le seul autre lit de la seule autre chambre de la chaumière.

Midori plissa les yeux.

Au dehors, le vent soufflait plus fort encore qu’à l’accoutumée et faisait grincer rageusement la forêt, tout autour du village, dans une effrayante cacophonie.

Midori tourna la tête en direction de la petite fenêtre de la chambre. Bien que la nuit fût noire et glaciale, l’éclairage dispensé par la lune permettait de deviner les contours de la fumée qui montait depuis la cheminée d’une autre maison.

Midori s’allongea à plat sur le dos, les yeux tournés vers le plafond en bois, indiscernable dans la nuit. Les souvenirs de la jeune femme ne remontaient pas plus loin que sa rencontre avec Edmond.

Malgré cela, une vague impression la taraudait désormais telle une sourde menace :

- Pas dans le lac… Murmura-t-elle à nouveau.

Un sentiment s’empara alors de Midori, telle une incontournable évidence :

- Le lac… Quelqu’un m’y a précipitée volontairement.

Bien que Midori ne se rappelât nullement cet évènement, elle n’en avait pas moins la conviction d’avoir été noyée.

Une autre certitude poignardait cruellement son âme :

- Je suis… Une très mauvaise personne…

Midori sentait confusément, tout au fond de son cœur, qu’elle avait été noyée pour le bien de tous… Et que le monde s’en était bien mieux porté.

Midori répéta lentement :

- Je suis… Une très mauvaise personne.

Une larme coula silencieusement sur sa joue, tandis que le vent soufflait de plus belle, au-dehors.

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