La noirceur autopsiée

CHAPITRE PREMIER
Le voir de ses propres yeux

Nous devons notre existence à un enchaînement ininterrompu de violence.

Le premier instant de l'univers ne fut-il pas le Big Bang ? Et notre planète... Ne résulte-t-elle pas de la violente collision de millions de roches ? Notre espèce elle-même est l'aboutissement d'une longue évolution naturelle, et donc d'une incessante compétition à mort.

Chaque humain est individuellement concerné par ce déferlement de violence : Nous vivons grâce à la mort de ce que nous mangeons. Nous sommes réchauffés par un soleil qui se meurt un peu plus à chaque instant, en nous donnant son énergie. Notre terre elle-même n'est pas éternelle.

Rien, en ce monde, n'est éternel.

Voilà à quoi je songe, tandis que les doigts de l'homme assis sur ma poitrine se serrent davantage autour de ma gorge. Ma vision s'obscurcit et mes tempes sont sur le point d'exploser. Je suffoque mais ne tente pas de me débattre... Je suis si lasse ! Lasse d'avoir été maintes fois humiliée et battue.

Je plonge une dernière fois mes yeux dans ceux de mon agresseur... Mon propre mari. Peut-être ce dernier contemple-t-il, sur ma joue, la cicatrice en forme de Z qu'il a lui-même façonnée lors d'un précédent accès de colère ?

La violence, encore une toute dernière fois pour moi... Puis tout s'arrête. A jamais.

*

Niobé, une ravissante et jeune trentenaire de petite taille, émergea d'une bouche de métro parisienne. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur son tailleur ajusté à sa silhouette fine, passa une main dans ses cheveux roux mi-longs, puis arpenta la place Mazas.

Elle s'arrêta cent mètres plus loin devant un bâtiment de briques rouges. Ce dernier était pris en étau entre un petit square et la Seine, située huit mètres en contrebas. Niobé s'approcha de l'entrée et présenta son badge à un détecteur qui déverrouilla automatiquement la porte.

La jeune femme s'aventura alors dans un labyrinthe de couloirs et d'étages qui plongeaient vers des étages enterrés. Sombre et froid, ce bâtiment était le seul dont Niobé n'ait jamais eu à accéder par le sommet...

Après avoir enfilé une blouse verte et utilisé son badge deux nouvelles fois, la jeune femme accéda enfin à sa salle. Situé plusieurs étages sous l'entrée, ce lieu était son domaine à elle. À elle seule.

Niobé sentit sa poitrine devenir plus légère, alors qu'elle entrait dans une vaste pièce dont l'espace central était garni de plusieurs tables métalliques largement espacées. Un puissant éclairage halogène donnait un côté pur et solennel à ce lieu hors du temps. Le métal rutilant des tables centrales, la blancheur immaculée du carrelage, et cet indéfinissable silence...

Tout cela recélait un calme profond qui se communiquait à Niobé et l'apaisait.

Cette dernière fit rouler vers elle une desserte, sur laquelle elle étala quelques instruments chirurgicaux, dont un scalpel et un minuscule dictaphone. Elle tira ensuite sur l'un des nombreux tiroirs métalliques qui garnissaient un mur entier... Révélant ainsi un cadavre masculin nu, allongé sur le dos, et remarquablement bien conservé.

Niobé utilisa un système de palan intégré à la salle pour déplacer le corps sur l'une des tables métalliques. Elle actionna son dictaphone et commença d'une voix neutre :

- Homme noir, borgne... Probablement de naissance. Identité inconnue. Poids... Quatre-vingt-cinq kilos et deux cents grammes.

La légiste reprenait l'autopsie abandonnée par un collègue qui avait dû se retirer en urgence pour raison familiale. Ce dernier avait conclu à une mort naturelle, mais il n'avait pas eu le temps de rédiger son rapport officiel. Il n'avait pas non plus ouvert le cadavre et s'était contenté d'examens moins invasifs... Les autres confrères de Niobé auraient sans doute eu le même comportement et tiré les mêmes conclusions devant un tel cas.

Une sensation désagréable empêchait néanmoins la légiste de valider les notes de son confrère... Elle reprenait donc toute la procédure depuis le début.

Niobé contempla le cadavre borgne allongé devant elle. Elle lança à son dictaphone :

- Le sujet a été trouvé sous un pont, en pleine canicule. La température rectale mesurée sur le lieu du décès est égale à celle qui régnait alors à l'extérieur, soit trente-deux degrés... Ceci, combiné à l'absence de rigidité, nous indique que le décès remonte au moins à trente heures.

Ça ne colle pas... Au bout de trente heures, et avec la chaleur qu'il fait dehors, la décomposition devrait déjà commencer à se voir et à se sentir !

La peau du cadavre présentait les traditionnelles marbrures violacées, qui apparaissaient systématiquement quelques heures après la mort. Niobé appuya sur ces dernières avec son doigt. Toutes perdirent leur coloration... Ce que la légiste commenta aussitôt à son dictaphone :

- L'examen par pression de la peau montre des lividités cadavériques encore labiles. Ceci indique que la mort est survenue il y a moins de quatorze heures.

Moins de quatorze heures d'après les lividités, mais au moins trente d'après mes premières constatations. Ça ne colle vraiment pas...

Niobé chaussa des lunettes protectrices, puis inspecta attentivement son sujet avec une lampe à lumière noire.

Rien, comme presque toujours. Mais l'examen externe est beaucoup trop contradictoire à mon goût...

Il allait donc falloir creuser quelque peu.

La légiste inspira profondément. Elle saisit un scalpel puis incisa consciencieusement la poitrine de son sujet. Elle dessina ainsi un Y parfait, dont les deux branches partaient de l'extérieur des muscles pectoraux et se rejoignaient sur le plexus solaire. De ce point, elle tira la queue de son Y jusqu'au pubis.

Un calme profond envahit Niobé, comme à chaque fois qu'elle s'apprêtait à établir la vérité.

- Voyons voir ce que vous avez d'autre à nous dire, jeune homme ! Lança-t-elle avec une légèreté respectueuse.

C'est ainsi, avec dextérité et opiniâtreté, que la jeune femme se plongea dans l'énigme du jour. Comme toujours.

*

Assise dans une rame de métro bringuebalante, Niobé boudait. Elle laissait les à-coups du transport balancer sa tête rousse de droite à gauche, tandis qu'elle faisait un rapide bilan de la journée écoulée.

Point positif : le retard global avait été entièrement rattrapé, moyennant de nouvelles et délicieuses heures supplémentaires. Point négatif : l'autopsie du cadavre borgne conservait un arrière-goût amer d'inachèvement.

Ahurie par la chaleur et les nombreuses heures de travail effectuées, Niobé murmura mécaniquement :

- Le terme autopsie dérive du Grec ancien. Il signifie : « le voir de ses propres yeux ».

Et ce que la légiste avait observé de l'inconnu borgne avait été extrêmement décevant.

Rien... Rien d'intéressant. Mais il est hors de question de clore ce dossier sur un tel point de divergence : les lividités me prouvent que ce sujet est mort moins de quatorze heures plus tôt, alors que la rigidité et la température corporelle m'affirment qu'il est mort plus de trente heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment, mais je trouverai ce qu'il se cache derrière les contradictions de ce décès.

La jeune femme secoua rapidement la tête, comme pour s'arracher à l'étouffante chaleur du métro. Elle laissa son regard glisser sur les autres usagers, tous ballotés par les secousses de la rame souterraine. Certains d'entre eux semblaient à peine plus vivants que nombre de ses sujets... En particulier le clochard malodorant et désarticulé qui était affalé sur un siège proche.

Peut-être nous verrons-nous demain au travail ?

Niobé secoua la tête, une fois de plus. Le cynisme ne faisait pas partie de son attitude normale.

À moitié assoupie, la jeune femme se leva du strapontin sur lequel elle commençait à osciller en équilibre précaire. Elle attendit, cramponnée à une barre métallique verticale, que se présente sa station. Une correspondance puis huit arrêts plus tard, elle descendait au terminus de la ligne onze.

L'air libre, enfin...

La chaleur, encore pesante en cette fin de journée estivale, restait de loin préférable à l'insupportable moiteur du réseau souterrain. La jeune femme emprunta une première rue, tandis que les rayons solaires devenaient rasants... Et apportaient avec eux la promesse d'une fraicheur nocturne toute relative.

Niobé prit nonchalamment la direction de son immeuble tout en savourant la simplicité des rues qu'elle empruntait. Il s'agissait de petites veines à dimension humaine, bordées de constructions de caractère... Tout cela était bien loin des larges boulevards et des immenses quais vides de son lieu de travail.

Niobé accéda finalement à une petite cour privative pavée à l'ancienne, où elle composa le code qui libéra aussitôt l'accès à une modeste cage d'escalier.

Encore trois volées de marches, et la piétonne s'envolait vers le pallier qu'elle partageait avec son voisin... Un homme qu'elle n'avait croisé que rarement et furtivement, au hasard de leurs trajets respectifs.

L'appartement de Niobé se révélait étonnamment spacieux, par opposition aux parties communes de l'immeuble... A commencer par un salon d'environ trente mètres carrés, dans le grand canapé duquel la jeune femme s'affala. Elle retira ses escarpins dans un soupir de soulagement, puis massa la plante de ses pieds tandis que son regard parcourait la décoration moderne des lieux. Cette dernière était épurée et ordonnée : table basse en verre, grands posters en noir et blanc de New York, et murs peints en rouge et blanc.

La télévision qui venait d'être allumée brailla :

« La chaleur est déjà à son comble partout en France, je crois que l'on peut d'ores et déjà parler de canicule... »

« Oui en effet, Claire » Répondit un journaliste sur un ton complice. « Je vous propose de retrouver les habitants de Lyon, afin de savoir comment chacun gère ce... »

Niobé passa sur le journal télévisé d'une autre chaîne.

« ...ritable canicule. Nous vous proposons de découvrir les solutions préconisées par nos experts. Solutions que vous pouvez mettre en oeuvre très simplement pour... »

Nouvelle pression sur la télécommande, nouvelle chaîne.

« C'est vrai » confia avec gravité une mère de famille légèrement vêtue. « Ce n'est pas facile, mais on se dit qu'il faut prendre son mal en patience ».

Le champ de la caméra s'élargit, tandis que la mère et ses trois enfants poursuivaient leur chemin à pied sous un soleil de plomb, et que la voix off confiait sur un ton entendu : « Mais tout le monde, ici, ne prend pas la chose avec autant de philosophie... ».

Niobé commenta avec un grand sourire :

- Si j'étais un dictateur soucieux du regard des médias français, j'attendrais l'été pour occire discrètement deux ou trois milliers d'opposants politiques !

Ce à quoi l'animateur de la sixième chaîne répondit, derrière ses grosses lunettes en plastique de couleur vive :

« ... Alternance de périodes chaudes et froides, à l'échelle des temps géologiques. Mais cette fois-ci, l'activité humaine contribue elle aussi à sculpter le relief et le climat de notre planète ».

Niobé soupira.

L'économie mondiale, la politique et les guerres se seraient-elles subitement arrêtées ?

Dépitée, la jeune femme chercha un documentaire parmi les deux-cent-cinquante canaux disponibles, avant de se rabattre sur un divertissement plus standard. Et par trop abrutissant.

Niobé avait déjà engouffré un sandwich quand, hypnotisée par l'écran de la télévision, elle prit sa première grande résolution de la soirée.

Crevée. Dodo. Demain est un autre jour, et tout ce que l'on dit dans ces cas-là !

*

- En êtes-vous sûre ? Nous pouvons attendre un peu si vous le souhaitez... Proposa doucement Niobé à la victime qui lui faisait face.

Il s'agissait d'une femme brune et maigre d'âge mûr, dont le regard craintif balayait frénétiquement l'espace autour d'elle. Elle hocha affirmativement la tête en tremblant.

Cette scène se déroulait dans la salle d'examen du niveau -2, une petite pièce rectangulaire blanche séparée en deux par un rideau opaque. La partie occupée par les deux femmes était pourvue de deux chaises et d'une petite étagère garnie d'instruments de prélèvement.

- Nous ne sommes pas pressées... Reprit Niobé avec compassion. Vous ne voulez pas vous asseoir un peu et prendre le temps de souffler ?

- Non, finissons-en ! Répliqua sèchement la femme brune en se dévêtissant nerveusement.

Elle se débattit un instant avec le teeshirt à manches longues qui l'enveloppait largement, puis ses vêtements tombèrent les uns après les autres sur le sol, révélant un corps couvert d'hématomes et de meurtrissures. Certaines étaient récentes.

- Vous pouvez garder votre culotte. Suggéra Niobé.

- Finissons-en, par pitié ! Hurla presque la femme brune, au bord de l'hystérie.

La légiste hocha la tête et saisit délicatement le lourd appareil photographique qui était posé à côté d'elle, sur la petite étagère. Elle le pointa vers la victime qui sursauta au premier flash, puis elle enchaîna plusieurs clichés en zoomant sur les zones meurtries, c'est-à-dire...

Toutes les parties du corps qui sont habituellement dissimulées par les vêtements. Ce salopard n'a quasiment rien épargné !

Voilà qui expliquait le pantalon et les manches longues, en dépit de la chaleur accablante qui régnait à l'extérieur. Niobé ne savait pas si elle pouvait se permettre la moindre question personnelle et entrer en empathie avec la victime, qui n'attendait peut-être pas une telle attention. Le devoir d'un médecin légiste consistant, en l'occurrence, à attester des blessures afin de les transformer en une réalité judiciaire incontestable, Niobé s'en tint à ce rôle.

- Je vais à présent vous examiner, si vous le permettez. Proposa-t-elle avec bienveillance en tirant lentement le rideau qui coupait jusqu'alors la salle en deux.

Elle pointa du doigt une table molletonnée pourvue d'étriers évocateurs. La femme brune protesta :

- C'est un truc de gynéco, ça... Vous voulez... Vous...

Niobé hocha doucement la tête en posant de sa voix calme :

- Vous avez rapporté aux policiers que vous aviez subi un rapport sexuel non consenti. Peu importe ce que vous compterez faire par la suite, mais il est prudent de constituer dès maintenant les preuves qui pourraient vous être utiles ultérieurement... Si vous souhaitez poursuivre votre conjoint en justice.

Une larme coula sur la joue de la femme brune, qui s'approcha de la table en murmurant :

- Vous savez, il n'est pas aussi méchant que vous l'imaginez...

Et tout est de ta faute, bien évidemment.

- Il était particulièrement sous pression, depuis quelques jours et... Sans doute n'aurais-je pas dû...

La victime s'échoua sur la table molletonnée où elle éclata en sanglots. Niobé s'approcha lentement, en prenant garde à rester le plus possible face à son interlocutrice. Elle plongea son regard dans le sien avant de tendre un mouchoir, ainsi qu'une première perche très professionnelle :

- Je suis légalement tenue de constater votre état physiologique et psychologique. Cela n'est pas sensé aller plus loin, mais je n'en reste pas moins sensible à votre détresse. Ma porte reste ouverte si vous avez besoin de vous confier... Ou davantage. N'hésitez surtout pas à revenir me voir, je ne voudrais pas...

Vous revoir sur l'une de mes tables de dissection.

... Que vous vous renfermiez sur vous-même, loin de toute écoute ou conseil.

La femme brune, qui ne semblait pas avoir entendu le moindre mot, monta silencieusement sur la table et se mit en position avec résignation. Niobé ne put contenir un soupir.

Pourquoi donc les médias n'informent-ils pas les téléspectateurs au lieu de les infantiliser ? Pourquoi s'évertuent-ils à les endormir avec le temps qu'il fait, quand ils pourraient leur expliquer ce qu'il se passe dans le monde ?

Niobé soupira à nouveau. Pour une information furtivement lâchée sur la violence conjugale, combien de données inutiles saturaient les temps d'antennes ? Et combien de victimes auraient pu trouver le courage de s'affronter elles-mêmes, pour faire face ensuite à leurs bourreaux ? La véritable information permettait de se libérer et d'accéder à la responsabilité de citoyen... Mais elle demeurait hélas moins accessible que cette parodie de journal télévisé brandie tous azimuts.

Niobé avait à peine commencé son examen que la victime partait dans une incontrôlable crise de larmes.

*

Assise à une terrasse brûlante et envahie de salariés eux aussi en pause déjeuner, Niobé savourait seule le plat japonais qu'elle avait commandé. Elle se serra sous l'ombre peu rafraîchissante de son parasol, puis laissa ses pensées vagabonder sur les dernières heures écoulées.

L'examen de la femme brune avait été effectué jusqu'à son terme, en équilibre précaire entre le respect du traumatisme et la nécessité de collecter des preuves précieuses... Pour peu que la victime décidât un jour d'en faire usage.

Le procureur pouvait certes actionner la justice sans qu'une plainte ne fût déposée, mais il devrait alors probablement affronter la victime, qui protégerait son tortionnaire de toutes ses forces.

Cas classique de la femme physiquement et psychiquement écrasée. Je la reverrai prochainement... D'une façon ou d'une autre.

La légiste constata une fois de plus à quel point elle était mal à l'aise avec les victimes vivantes, dont la souffrance étaient bien plus concrète qu'aucun mot de réconfort. Niobé avait déjà maintes fois rencontré ce genre de cas, et elle se doutait que l'avenir lui en réservait de nombreux autres.

De tout cela se dégageaient deux certitudes : personne ne pouvait sauver les gens d'eux-mêmes... Et seuls les morts cessaient de souffrir.

Rien de tel qu'un nouveau dossier pour se changer les idées !

Niobé se leva et paya l'addition. Son esprit se tournait déjà avec légèreté vers l'autopsie qui lui tendait les bras.

*

Seule dans la grande salle d'autopsie, Niobé avait finalement repris le dossier qu'elle avait laissé en suspens : celui de l'inconnu borgne aux symptômes incohérents. Elle observait ce cadavre, qu'elle venait de ressortir du frigo mural.

La légiste réajusta inconsciemment sa blouse de dissection, puis inspira lentement en pressant l'une contre l'autre ses mains gantées de latex. Elle lança affectueusement à la dépouille :

- Je pense que mon collègue est passé à côté d'une chose importante... Vous présentez des signes trop contradictoires : vos lividités cadavériques indiquaient un décès à H moins quatorze, alors que d'autre mesures prouvaient un décès à H moins trente. Vous comprenez ma perplexité !

Niobé releva la tête. Elle fixa les lumières vives du plafond en expirant lentement.

Une intervention extérieure au cadavre a sans doute bouleversé les phénomènes post mortem. Une intervention extérieure...

Niobé fixa intensément la dépouille borgne en parlant posément :

- Bon, partons de l'élément le plus évident... En période de canicule, un cadavre impeccablement conservé au bout de trente heures a forcément été gardé au frais. Ceci signifie que ce corps a d'abord été stocké dans un lieu climatisé puis, seulement ensuite, placé près du pont où il a été découvert en ce magnifique mois de juillet.

Mais, dans ce cas, les lividités auraient eu le temps de se fixer sous la peau, et auraient résisté à la pression de mes doigts... Ce qui n'était pas le cas quand j'ai fait le test. Il faut donc ajouter une seconde intervention extérieure...

- Une substance étrangère altère probablement la fixation des lividités cadavériques. Cette substance pourrait être un poison... Un poison utilisé par celui qui aurait conservé ce cadavre au frais avant de s'en débarrasser.

Ce qui fait donc une double supposition : tout d'abord empoisonnement, ensuite conservation du cadavre au frais, puis largage près du pont. Mais cette fois-ci tout colle parfaitement ! Reste à trouver les preuves qui étayent ces hypothèses...

Niobé approcha son nez du corps et inspira profondément.

Si j'en crois mon expérience olfactive, la subtile odeur qui se dégage de toi indique une infection cutanée survenue de ton vivant... Plus précisément une bactérie propre à ceux qui sont exposés à des contacts prolongés avec les trottoirs.

- Autrement dit, tu serais un SDF. Lâcha sentencieusement Niobé en fixant l'homme borgne étendu sur sa table.

Quel intérêt de tuer un clochard de cette façon ? Pourquoi donc l'empoisonner, le conserver au frais et l'abandonner ensuite à côté d'un pont parisien ? Tout ce cirque... Uniquement pour brouiller les pistes ?

Niobé s'étira en relâchant sa tête vers l'arrière.

Pour l'instant, rien ne prouve qu'il s'agisse d'un SDF. Et rien ne prouve qu'il ait été empoisonné puis conservé au frais... Il faut donc investiguer.

La jeune femme frotta différentes parties du corps avec un coton-tige qu'elle emballa dans un sachet étiqueté.

- Pièce numéro un : frottis épidermiques, en vue d'un dépistage de staphylocoques.

Juste pour confirmer l'infection cutanée et donner un peu de crédit à l'hypothèse du SDF. Il reste le plus difficile : démontrer l'homicide.

- Il semblerait que nous allons passer encore un peu de temps en tête à tête ! Lança joyeusement Niobé à son hôte livide.

*

A peine sortie du terminus de la ligne onze, Niobé savoura la moiteur nocturne de son quartier désert. Une journée de travail supplémentaire s'achevait, et il ne restait plus à la jeune femme qu'à rentrer à pied chez elle, sous la lueur des lampadaires de la ville.

Elle effectua ainsi dix minutes de marche solitaire, rythmée par ses talons claquant le bitume. Elle arriva dans la petite cour mal éclairée de son immeuble et y composa le code habituel. Encore trois volées de marches à gravir pour enfin s'affaler dans son canapé et...

- Oups, excusez-moi ! Entendit Niobé en même temps qu'elle percutait l'auteur de cette interjection et qu'elle s'affalait sur le pavé de la cour.

- Vous n'avez rien ? Distingua-t-elle, tandis qu'elle relevait la tête et que ses yeux faisaient péniblement le point dans la semi-obscurité.

Un charmant jeune homme lui offrait sa main - et son aide - qu'elle repoussa d'un sourire en se relevant elle-même. La voix masculine s'inquiéta :

- Je suis désolé... Ceci est entièrement de ma faute : je ne vous ai pas vue et je fonçais comme un vrai fou ! Vous n'avez rien de cassé ? Je ne vous ai pas fait mal ?

- Non, tout va très bien...

La jeune femme s'épousseta sommairement en fixant son interlocuteur, un spécimen mâle brun bien bâti, au visage carré et volontaire.

Trente ans... Trente-cinq à tout casser. Mignon, juste ce qu'il faut.

Il la dominait d'une bonne tête, comme presque tout le monde.

- Je suis un tout nouvel habitant de ce quartier, expliqua-t-il. Je finis à peine d'emménager dans cet immeuble. Je me dépêche en fait de monter les quelques babioles qui se trouvent dans ma voiture. Ajouta-t-il d'une voix légèrement essoufflée.

- Vous voulez dire que vous vous ruez ! Plaisanta Niobé en souriant à son tour.

- Oui, c'est exactement ça : je me rue ! Renchérit le jeune homme.

- Quel étage investissez-vous ?

- Le troisième.

- Nous sommes donc voisins de palier... Je vous souhaite la bienvenue ! Si vous avez besoin d'un coup de main pour soulever un truc très lourd, ou faire un peu de plomberie, n'hésitez surtout pas ! Plaisanta Niobé en riant puis en se dirigeant vers les escaliers.

- Au fait ! L'interrompit-il.

La jeune femme suspendit son pas et fixa l'inconnu.

- Rémi. Lança-t-il en tendant une main solide, fermement fixée au bout d'un large avant-bras musculeux.

- Niobé, Répondit-elle en la lui serrant le plus énergiquement qu'elle le put.

Dix minutes plus tard, la jeune femme s'activait seule dans sa grande cuisine moderne rouge encastrée. Elle y découpa finement des crudités qu'elle assaisonna avant d'en garnir généreusement une grande assiette. Elle se dirigeait vers le salon, prête à savourer son îlot de fraîcheur devant la télévision, quand la sonnette d'entrée retentit.

Non... Ce n'est quand même pas encore lui ?

C'est pourtant bien la tête du nouveau voisin qui envahissait le judas. Niobé déverrouilla puis ouvrit la porte sur un sourire désarmant.

- Je suis une fois de plus sincèrement désolé... S'excusa-t-il en brandissant la cigarette qu'il tenait dans la main gauche. Auriez-vous du feu, ou même une simple petite flammèche ? Tous les commerces sont fermés à cette heure-ci... La journée a vraiment été mouvementée, et j'ai déjà dépassé le stade du manque depuis des heures ! S'amusa-t-il, alors que son sourire s'élargissait.

Niobé l'invita d'un geste à entrer.

- Non, surtout pas ! Je ne vais pas faire irruption chez vous à une telle heure ! Comme je vous l'ai dit précédemment, je me contenterai de peu, une vulgaire étincelle suffira...

- Allons voir si je ne dégotte pas deux ou trois silex dans ma grotte ! S'esclaffa Niobé en répétant son geste avec insistance.

Rémi céda, entrant presque à contrecoeur.

- Oui, bien évidemment, votre appartement est symétrique au mien... C'est étonnant, il semble plus grand, ainsi disposé !

- Vous en voulez un peu ? Demanda la jeune femme en désignant son assiette.

- Vous plaisantez, j'espère ! S'offusqua le voisin à l'idée de prolonger indécemment sa présence.

- J'insiste, et j'ai de quoi négocier ! Répondit Niobé en revenant de la cuisine avec une vieille boite d'allumettes et une assiette prête à servir.

*

Un borgne, probablement SDF.

Un borgne qui aurait tout d'abord été empoisonné, ensuite conservé au froid, et enfin abandonné près d'un pont... Hypothèse à prouver en identifiant le poison utilisé.

Quelque chose cloche dans tout ça. Quelque chose ne va pas du tout...

La jeune femme se retourna fébrilement dans son lit moite de transpiration, puis... Elle se rendormit laborieusement.

*

Seule dans sa salle de bain, Niobé était offerte au jet rafraîchissant de la douche qui achevait de la réveiller. Elle songeait à la soirée partagée la veille avec son « voisin charmant », comme elle le dénommait désormais... Comment qualifier autrement cette version moderne du prince charmant qui lui avait été servie ?

Courtois, cultivé, modeste et ouvert d'esprit, Rémi présentait par ailleurs un physique agréable et rassurant, à l'image de sa voix profonde et posée.

La soirée s'était avancée loin dans la nuit, tandis que les langues s'étaient déliées :

- Et avec tout ça, vous ne m'avez toujours pas parlé de votre profession, très chère voisine !

- Je...

Je découpe des macchabées. Et j'aime ça.

- Je suis médecin.

- Généraliste ?

- Plutôt experte médico-légal.

- Vous voulez dire... Médecin légiste ?

Niobé avait affirmativement hoché la tête, tout en se préparant intérieurement à la réaction de son interlocuteur qui... N'avait pas affiché l'habituelle expression de dégoût.

- Je dois admettre que vous parvenez à me surprendre, avait répondu Rémi le plus naturellement du monde. N'est-ce pas un peu difficile avec votre petit gabarit ? J'entends par là que... Cela doit être un peu physique, non ? Manipuler et déplacer des masses de plusieurs dizaines de kilos...

Dépourvue d'intérêt malsain, la question avait été posée de façon neutre. Agréablement surprise par cette réaction, Niobé avait répondu :

- Oui, effectivement. Cela devrait être une véritable épreuve pour un poids plume comme moi, mais j'ai mes astuces !

La jeune femme avait ajouté, après un léger silence :

- Ce métier est relativement routinier, malgré les apparences. Constats et autopsies se font au moment où les victimes se présentent, il y a donc des permanences vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme avec les médecins hospitaliers classiques. Les heures supplémentaires n'existent pas, puisque je suis praticienne, mais je suis malgré tout très bien payée ! La majorité des sujets que je reçois sont vivants : je constate et atteste alors des violences de toute forme.

Et sur des victimes de tous âges.

- Les morts sont plus rares et, même alors, je ne dissèque que ceux qui le nécessitent. Une observation externe et quelques analyses sanguines peuvent en effet parfois constituer une autopsie fiable.

Niobé avait présenté ce rapide résumé dans le but de couper court à toutes les habituelles questions, souvent niaises, parfois énervantes. Rémi l'avait alors surprise par sa capacité à accepter cette réalité au même titre que toute autre.

Puis le Voisin Charmant s'en était retiré aux commandes du flamboyant destrier moderne qu'était son Smartphone rutilant, réglé en mode vibreur.

Fin de la séquence souvenir.

La jeune femme diminua la température du jet d'eau, comme pour mieux effacer la moiteur de la nuit écoulée. Elle envisageait avec joie la journée qui s'annonçait, pourtant semblable à tant d'autres... Tout d'abord des courses matinales dans un quartier tranquille et peu fréquenté à cette heure. Ensuite, arrivée à l'institut médico-légal en fin de matinée, puis travail jusqu'à des heures délicieusement indues.

Le calme dans la solitude. Tel était le temple sacré de Niobé, qui communiait avec une partie d'elle-même dans l'intimité qu'elle nouait avec les trépassés... Qu'ils eussent ou non besoin d'une autopsie.

*

Nous devons notre existence à un enchaînement ininterrompu de violence.

Chaque humain est individuellement concerné : Nous vivons grâce à la mort de ce que nous mangeons. Nous sommes réchauffés par un soleil qui se meurt un peu plus à chaque instant, en nous donnant son énergie. Notre terre elle-même n'est pas éternelle.

Rien, en ce monde, n'est éternel.

Voilà à quoi je songe, tandis que les doigts de l'homme assis sur ma poitrine se serrent davantage autour de ma gorge. Je suffoque mais ne tente pas de me débattre... Je suis si lasse ! Je plonge une dernière fois mes yeux dans ceux de mon agresseur... Mon propre mari. Peut-être ce dernier contemple-t-il, sur ma joue, la cicatrice en forme de Z qu'il a lui-même façonnée lors d'un précédent accès de colère ?

La violence, encore une toute dernière fois pour moi, puis tout s'arrête. À jamais...

... Pour redémarrer sous une lumière aveuglante.

La mort elle-même me narguerait-elle ? Cela est bien possible, car je ne ressens ni ne vois mon corps. J'ai ainsi la désagréable impression de ne plus être qu'une paire d'yeux qui flottent en haute altitude, dans cette grande salle froide et aseptisée.

La lumière se fait moins éblouissante et je commence à percevoir des sons étouffés. Quelque part en dessous de moi se tient une femme rousse, vêtue d'une blouse médicale et de gants chirurgicaux. Elle est penchée sur ma dépouille nue, qui est étendue sur une table en métal. Mon visage aux yeux clos est inhabituellement gris et dépourvu de toute expression. La femme rousse examine mon corps sous toutes les coutures, le photographie, puis rabat une large visière en plastique transparent devant ses yeux.

Bien que la suite des évènements ne laisse aucun doute, je demeure calme, totalement détachée de ce que mon cadavre est sur le point de subir. Je ne parviens pas à me sentir concernée par quoi que ce soit : j'existe, tout simplement. Je ne ressens aucun désagrément, à mon altitude, enveloppée dans la ouate apaisante qui me berce depuis mon réveil. Rien n'a plus d'importance, désormais : le temps passe lourdement et m'emporte lentement dans son irrépressible élan.

Malgré cela...

Mon attention se recentre sur la femme rousse, qui pose la lame de son scalpel sur ma chair et dessine un Y sur ma poitrine. Aucun sang ne s'en écoule, alors que le rouge des muscles est déjà révélé par la délicate incision.

Est-ce bien moi qui gis, là en bas ?

La légiste se place au niveau de mon abdomen et approfondit la base de son Y par légères incisions successives et prudentes, révélant les intestins, luisants et gonflés, qui prennent aussitôt leurs aises à l'air libre.

La femme rousse parle à mon cadavre avec douceur et compréhension, pendant qu'elle retire la peau du bas-ventre. Elle écarte ensuite les muscles abdominaux de sa main libre, tandis qu'elle joue de son scalpel avec précision. La partie inférieure de mon torse n'est déjà plus qu'un tas de viscères étalés au grand jour.

Voilà donc comment se termine ma vie : ouverte et découpée tel un animal d'abatage, après avoir été étranglée par mon mari ! Qu'importe... Tout cela ne concerne guère plus que les vivants.

Je sens néanmoins quelque chose me retenir. Oui, et cela vient de cette femme rousse. Il me semble comprendre confusément la terrible intrigue qui se joue ici, dans l'Ombre... Celle qu'aucun vivant ne perçoit. Il me faut prévenir cette femme, et je dois me hâter car le temps m'est compté.

Comme pour chaque chose en ce monde.

*

Niobé souffla à travers son masque de tissu, embuant un instant la visière qu'elle avait rabattue depuis ses cheveux roux vers son visage. Elle observa les intestins luisants déballés sur la table d'autopsie, puis énonça avec neutralité :

- J'en ai fini avec l'abdomen. Je vais à présent disséquer la partie supérieure du tronc.

Niobé fixa le cadavre féminin dont la joue était balafrée d'un Z. Elle ajouta avec douceur :

- Je suis vraiment désolée pour ce qui va suivre, Madame, mais je ne connais pas de méthode qui soit à la fois digne et efficace.

Niobé saisit une pince aux manches très longs, qu'elle utilisa pour sectionner latéralement chaque côte, puis elle incisa les muscles associés à l'aide de son scalpel. Elle put alors retirer d'un geste l'ensemble de la cage thoracique, révélant les derniers organes du buste jusqu'alors dissimulés, tels les poumons et le coeur.

La jeune femme avait beau y mettre ses meilleures intentions, cette partie de la dissection lui donnait souvent la désagréable impression d'être une bouchère désossant une vulgaire carcasse. Niobé le savait pour l'avoir vécu maintes fois : plus cette autopsie avancerait et moins ce qui était étendu sur sa table ressemblerait à un être humain, devenant progressivement une somme de viscères baignant dans un fond de sang.

La légiste procéda à l'extraction de chaque organe vital, qu'elle examina avant de les peser, pratiquant parfois un prélèvement.

- Les poumons présentent d'infimes infiltrations sanguines. La cassure des septième et huitième côtes droites corroborent par ailleurs ma première impression : la victime a été étouffée par la pression, sur son thorax, d'une masse d'au moins plusieurs dizaines de kilos. La cassure de l'os Hyoïde indique par ailleurs un étranglement. On peut donc imaginer la scène suivante : un étrangleur qui, en plus de serrer fortement la gorge de sa victime, est également assis sur la poitrine de cette dernière.

Niobé fut subitement secouée par un frisson glacé qui, telle une décharge, remonta brutalement de la base de son dos vers sa nuque. Elle posa un regard triste sur la fragile victime avant de chuchoter :

- Ma pauvre, vous vous êtes probablement vue mourir...

Aucune trace de sperme ou de poil étranger... Nulle part. Mais tout n'est pas joué : Nous verrons bien ce que révèleront les analyses ADN des frottis pratiqués sous tes ongles. Il suffit qu'un peu de la peau de ton agresseur s'y trouve, dans le cas où tu te serais débattue...

Mais là aussi, Niobé sentait que les analyses seraient négatives, car de cette victime se dégageait la capitulation la plus complète... Jusqu'à l'abandon même de lutte pour sa survie. Niobé visualisait parfaitement la scène : une jeune femme consciente, contemplant passivement son agresseur assis sur elle et l'étranglant.

La légiste ressentait presque autant les cadavres qu'elle les analysait scientifiquement. Il lui était même arrivé à plusieurs reprises de suivre une intuition a priori insensée, pour trouver ensuite les preuves de son hypothèse.

Oui, Niobé ressentait les morts. Elle les ressentait autant qu'elle leur murmurait ses confidences, et cet état lui procurait un étrange sentiment de bien-être... Non pas celui d'une perverse dangereusement tordue, mais celui d'un être humain en osmose avec cette composante indissociable de la vie qu'est la mort.

La jeune femme l'avait toujours su au plus profond d'elle-même : pour vivre il faut mourir... Non pas au terme de son existence, mais à chaque instant. Les êtres vivants ne se nourrissaient-ils pas de la mort de leurs comparses ? Même le soleil et les autres étoiles se refroidissaient lentement, réchauffant le reste du monde par leur propre déclin.

- Bien, nous allons à présent examiner le contenu de votre boite crânienne ! Annonça énergiquement la légiste, comme si elle consolait un enfant tombé de vélo.

*

La dernière partie de l'autopsie n'avait rien révélé de plus, comme Niobé s'y attendait. Elle avait remis les organes en place, recousu la peau, placé le corps au frigo puis nettoyé table et instruments. Elle déambulait désormais dans les couloirs sombres de l'institut médico-légal, songeant au rapport qu'elle allait devoir rédiger et à la longue garde nocturne qui commençait. La jeune femme allumait le strict minimum de lumières afin de conserver une ambiance paisible, loin de toute agression visuelle.

Sur le point de rejoindre son bureau situé un étage plus haut, Niobé revint finalement dans la salle où étaient entreposés les corps. Ils étaient tous rangés dans les longs tiroirs qui garnissaient le même large pan de mur.

Niobé vérifia sur elle la présence de son téléphone de permanence. Elle éteignit les lampes, puis posa sur le sol une blouse de dissection pliée en quatre. Elle s'assit sur cette dernière et demeura un long moment sans bouger, savourant la sérénité qui la gagnait. Huit ou neuf corps - dont celui de la victime étranglée - devaient se trouver là, à une température de deux degrés. Ils avaient cessé de lutter contre le désordre universel... Et ils partageaient cette quiétude avec le seul être vivant qui eût daigné s'asseoir face à eux dans l'obscurité.

Niobé écoutait donc le silence, loin du chaos extérieur.

Et aucun de ses cinq sens ne pouvait l'alerter de la furie, noire et incontrôlable, qui grondait juste derrière son dos.

*

Niobé émergea de l'institut médico-légal au petit matin et fut aussitôt accablée par la chaleur qui écrasait la ville. Le retour à la maison en métro serait pire, comme toujours en été.

C'est néanmoins d'un pas léger que la jeune femme descendit dans le réseau souterrain de Paris. Un rendez-vous galant l'attendait en effet plus tard, chez elle, dans la matinée... Un rendez-vous avec son voisin Rémi.

Les deux célibataires avaient partagé plusieurs moments dans l'appartement de l'un et de l'autre tandis que les jours s'étaient écoulés et qu'une complicité s'était développée à une vitesse surprenante. Une attirance physique s'était spontanément manifestée l'avant-veille, soit seulement trois semaines après l'emménagement du Voisin Charmant.

Trois semaines... Tu le connais à peine !

Désormais assise dans la rame de métro, Niobé tenait de moins en moins facilement en place, tandis que les stations défilaient et la rapprochaient de son domicile.

Et donc du rendez-vous avec Rémi.

De plus en plus grisée par cette perspective, la mémoire de Niobé s'enflammait et repassait en boucle leur dernière entrevue :

- Un petit café pour finir ? Avait proposé Rémi en revenant de sa cuisine, un shaker à la main.

- Par cette chaleur, sans façon ! Et puis je dois y aller, si je ne veux pas être en retard pour ma garde de ce soir...

- C'est du café frappé, tu ne peux pas refuser une telle fraicheur !

- Je dois vraiment partir...

Assis à côté de la jeune femme sur le canapé du salon, Rémi s'était apprêté à répondre quelque chose quand... Ils avaient tous deux cessé de bouger, chacun fasciné par le regard de l'autre.

Comme dans un film, pensa Niobé assise dans la rame de métro en mouvement. Comme dans tous ces foutus films bourrés de clichés...

La magie du moment n'en avait pas moins fait battre le coeur de la jeune femme, à tel point que le salon avait commencé à tourner autour d'elle.

Comme dans un putain de film.

Niobé le savait : sa vie n'avait rien d'une fiction romantique, et encore moins d'une comédie. Un contexte professionnel sordide, des horaires peu compatibles avec l'histoire qui naissait entre elle et son Voisin Charmant... Et une quasi phobie des vivants, bien trop agités au goût de la légiste.

Le Voisin Charmant n'en avait pas moins posé ses lèvres exquises sur celles de son invitée, dont la tête avait manqué d'exploser tandis qu'elle commençait à fondre sous son étreinte.

Une main qui effleure fiévreusement son épaule nue, une autre qui la renverse sur le canapé en remontant son débardeur, et...

- Non ! Avait énergiquement protesté la jeune femme.

Rémi l'avait dévisagée avec une douceur interrogative. Niobé avait alors ajouté en balbutiant :

- Je... Je vais être en retard...

Rémi s'était rapproché d'elle, mais Niobé avait bondi du canapé en soutien-gorge, les joues rouges et les cheveux défaits. Tout cela était survenu si vite !

Ne pas perdre le contrôle...

- Je t'appelle. Avait-elle soufflé en restaurant sa vertu vestimentaire puis en s'enfuyant.

De nombreux SMS avaient ensuite été échangés, plongeant Niobé - bien malgré elle - dans la peau d'une collégienne émoustillée par son premier flirt. Puis un rendez-vous avait été fixé pour samedi à dix heures. Ce samedi.

Il était déjà huit heures cinquante-sept, et la jeune femme marchait à toute allure vers son immeuble.

*

Neuf heures et trente-et-une minutes.

Déjeuner avalé et douche prise, Niobé inspecta son visage gracile dans le miroir de la salle de bain. Doux et naturellement dépourvu de toute imperfection, il faisait se retourner de nombreux hommes sur le chemin de sa propriétaire... Au moins autant que sa poitrine généreuse.

Pas de maquillage, jamais. Les cheveux, raides et rebelles, exigeaient par contre une certaine attention. Niobé acheva de remettre en ordre son carré plongeant à l'aide d'un sèche-cheveux, puis s'interrogea sur le choix de sa tenue vestimentaire. Elle opta finalement pour un short seyant, un débardeur assorti et resta pieds nus. A quoi bon ajouter du formalisme, alors que Rémi l'avait déjà vue tant de fois dans ce simple appareil ?

Une touche de parfum, et il ne restait plus qu'à attendre la venue du Voisin Charmant...

L'évènement survint très précisément à dix heures, trois minutes et vingt-sept secondes, quand Niobé ouvrit sa porte d'entrée sur un large bouquet de fleurs.

- Alors là, on ne rigole plus ! Commenta-t-elle en souriant, tandis qu'un mélange d'effluves végétales et de parfum masculin parvenait à ses narines.

Constatant la gêne de son hôtesse, Rémi répliqua :

- Pour tout te dire, j'ai d'abord cherché quelque chose d'original, mais j'ai eu un désistement de dernière minute.

- Un désiste...

- Oui, le lion s'est enfui après avoir dévoré l'un des cracheurs de feu. Une sombre affaire de tâche de sauce mal nettoyée...

- Oui, de la sauce, bien entendu !

Niobé saisit nerveusement le bouquet et invita son soupirant, désormais - trop ? - officiel, à entrer.

- Je réalise que je ne connais même pas ton âge ! Lui confia-t-elle après qu'ils se fussent installés dans le canapé, face à la table basse en verre.

- Ah oui effectivement, on officialise à mort ! Ironisa Rémi avant de lâcher : j'ai vingt-quatre ans !

Merde alors... Même pas un peu plus ?

- Et moi ? Provoqua-t-elle sur un ton humoristique.

- Ça, c'est un jeu dangereux pour un homme... Je dirais vingt-cinq ans au grand maximum. Peut-être... Un... Ou deux ans de plus ? Risqua-t-il d'une toute petite voix.

- C'est un très beau compliment que tu me fais là ! Rétorqua Niobé dans un grand sourire, alors que Rémi levait un sourcil en tentant :

- Trente ?

- Ce n'est vraiment pas de ta faute... Tout le monde me donne environ dix ans de moins que mon âge réel.

- Non... Quand même pas...

- Trente-six ans, jeune homme !

- Mince, c'est pas vrai ! S'exclama Rémi, qui semblait digérer cette information du mieux qu'il le pouvait. Eh bien... Je comprends mieux, maintenant, que tu sois médecin légiste : tu as tout simplement eu le temps de le devenir !

- Davantage que ce que tu crois : tu as devant toi une authentique surdouée qui a obtenu son BAC à quinze ans, mention très bien. Plus six ans de médecine générale, puis quatre de spécialisation... J'ai obtenu mon diplôme et exerce depuis l'âge de vingt-cinq ans, soit onze ans de pratique. J'aurais pu, comme beaucoup de mes homologues, me contenter d'une unique spécialisation médico-légale parmi la bonne douzaine qui existe, mais j'en maîtrise déjà plusieurs comme la morpho-analyse des traces de sang... Je suis donc experte en projections sanguines, parmi d'autres domaines.

- Une vraie surdouée, effectivement... Reprit Rémi en sifflant avec admiration. Tu aurais donc un QI de...

- Cent-soixante-treize.

- Cent-soixante-treize, c'est énorme ! Il doit exister très peu de personnes possédant un tel...

- Comme tu le vois, je gardais quelques surprises sous le pied pour notre premier rendez-vous ! Plaisanta la jeune femme en réalisant combien elle se mettait en avant depuis qu'elle avait pris la parole.

Mais qu'est-ce qu'il te prend, Niobé ? Il n'y a plus qu'à ajouter un prix et poster le tout sur un site de vente en ligne !

Rémi, qui semblait avoir lu dans les pensées de son hôte, s'assit à ses côtés sur le canapé et posa doucement sa voix profonde :

- J'ai la très nette impression que tu es tendue... Comme gênée.

Surprise par une approche aussi franche, Niobé se raidit davantage avant d'avouer :

- Oui. C'est stupide, mais je ne parviens pas à gérer la transition... C'est vraiment bizarre pour moi, un peu comme si nous venions de nous rencontrer hier sur internet, et que nous étions maintenant face à face pour la première fois ! Il y a un côté un peu artificiel auquel je ne m'attendais pas... Tu me trouves compliquée ? Ajouta-t-elle aussitôt, inquiète.

Le visage de Rémi se fit grave, alors qu'il lâchait avec suspicion :

- Moi, il y a un truc que je trouve dingue dans tout ça, et qui m'intrigue vraiment...

La jeune femme se crispa davantage. Rémi ajouta avec un large sourire :

- Je me demande toujours comment un petit gabarit comme le tien peu exercer un métier aussi physique. Je t'ai démasquée : tu débarques de la planète Crypton !

Niobé ne put retenir un rire de soulagement. Elle fut rapidement rejointe par son invité, qui partit dans un incontrôlable et contagieux fou-rire.

Dix minutes plus tard, le débardeur de Niobé était fiévreusement retiré, et allait s'écraser sur la télévision du salon.

*

Niobé... Ta respiration haletante s'emballe au rythme de ton coeur, devenu incontrôlable. Tes doigts effleurent son corps nu et imberbe tandis qu'il passe une main dans ta chevelure rousse. Une explosion déchire alors ton esprit puis... Le temps s'étire à n'en plus finir. Tu gémis sur un nouveau rythme : celui donné par l'homme auquel tu t'abandonnes.

Aucun de vous deux ne perçois ma présence. Je me tiens pourtant juste là, dans ton ombre ! Je me nourris de ton ardeur que je fais mienne et bientôt... Oui, bientôt, c'est ma noirceur qui s'emparera de ton âme.

Et du monde entier.

*

Niobé se laissa tomber sur le lit humide de transpiration. Elle tourna la tête vers Rémi, lui aussi allongé sur le dos.

- Nom de Dieu... Laissa-t-il échapper dans un souffle en ouvrant les yeux.

- Pas mieux, chevrota la jeune femme en fixant le plafond, bras et jambes ouverts en croix.

Fiévreusement débuté dans le salon, un enchaînement de mouvements désordonnés avait conduit le couple dans la cuisine. Puis, après un retour approximatif dans le couloir, l'action s'était conclue dans la chambre en une apothéose explosive...

Encore essoufflés, aucun des deux partenaires ne parvenait à émerger de la débauche de sensations qui venait d'envahir l'appartement.

- Ça fait longtemps pour toi aussi, non ?

- Oh putain oui ! Lâcha péniblement Niobé, alors que sa poitrine se soulevait avec amplitude pour engouffrer un maximum d'air.

- Ce n'est pas la seule explication. J'ai le sentiment que nous sommes... Particulièrement compatibles !

Oh putain, oui...

Rémi posa une main sur la cuisse moite de Niobé puis lança d'une voix fatiguée :

- Eh bien voilà une bonne chose de faite : nous allons pouvoir poursuivre ce samedi avec sérénité, maintenant que toute tension sexuelle est enfin évacuée !

- Oui, c'était plutôt une bonne idée de commencer par là... Renchérit la jeune femme en posant sa main sur le bas-ventre de son partenaire.

- J'ai le vague sentiment que tu es encore préoccupée, je me trompe ?

- C'est que... Il ne va pas être évident de se voir souvent : j'ai tout de même des horaires peu évidents.

- Ce n'est pas un problème ! Rétorqua nonchalamment Rémi en s'étirant. En y réfléchissant, cela a même un côté excitant et mystérieux.

C'est ce qu'ils disent tous, au début.

Et puis arriverait un jour la question théorique, légère et pourtant terriblement fatidique des enfants, au détour anodin d'un petit déjeuner.

Tu me regarderas avec amour et je secouerai négativement la tête pour te proposer un teckel, histoire de couper la poire en deux. Mais jamais personne ne fait de compromis sur un tel sujet, n'est-ce pas ?

Et même si cela n'est pas un problème, tu me reprocheras malgré tout de te délaisser au profit de mon travail, dont il est d'ailleurs préférable que tu ignores jusqu'au moindre détail. Et tout s'arrêtera du jour au lendemain. Comme avec tous les autres.

CHAPITRE SECOND
Un appel dans l'immensité du monde

Le Bigbang est une violence originelle que l'humanité reproduit quotidiennement. Chacun de nous ne vit-il pas grâce à la mort d'autres êtres ? Mais tout cela m'est désormais égal.

Je suis détachée de mon corps étranglé, devenu froid et inerte. Je te regarde, toi, la légiste rousse qui passe une main compréhensive sur mon visage balafré d'un Z. Oui, je t'observe depuis l'altitude où je flotte, dans cette grande salle aseptisée. Tu prends un scalpel et incise mon buste pour en extraire les organes vitaux un par un. Qu'importe...

Je viens de comprendre combien est noire l'Ombre qui murmure chaque jour à tes oreilles. Ses mots commencent à trouver un chemin vers ton esprit et instillent lentement leur perfidie en toi.

Je hurle pour t'avertir. Je hurle à n'en plus finir...

Mais tu ne m'entends pas.

CHAPITRE TROISIEME
Cette violence qui est en toi

La jeune femme brune était de retour, et dans un état encore pire que la dernière fois. Hébétée, elle peinait à maintenir son équilibre pendant que Niobé prenait des clichés.

La légiste posa sa voix aussi délicatement qu'elle le put :

- Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit la dernière fois ?

Aucune réaction

Parle-moi au moins un peu, que je puisse établir un début de constat psychologique en plus du constat physique ! De là, je pourrai convaincre le procureur de ton incapacité à estimer la précarité de ta situation et hop : il se chargera lui-même de poursuivre ton salopard de conjoint... Même si cela doit être à ton corps défendant !

La seule réalité que Niobé pouvait pour l'instant certifier était celle d'un corps fortement malmené, et d'un choc mental post-traumatique.

La jeune femme brune posa un oeil tuméfié sur la légiste et sembla hésiter, tandis qu'elle reprenait partiellement contact avec le monde des vivants. Niobé insista respectueusement :

- Peut-être voulez-vous me parler un peu, peu importe de quoi... Je suis médecin, donc rien de ce que vous me direz ne pourra être utilisé sans votre accord.

À part un constat psychologique, dans le but de te protéger.

Lèvres closes, pupilles vides et fixes... Toute la violence emmagasinée par la victime la consumait de l'intérieur. Niobé pouvait presque en sentir le feu, qui irradiait de chaque centimètre carré d'un corps tremblant.

L'enfer n'est pas contenu dans la douleur elle-même. L'enfer, c'est la répétition.

L'enquête policière ne trouverait probablement aucune preuve qui puisse être retenue contre le conjoint. Seule Niobé pouvait fournir un premier élément à charge, mais cette dernière craignait qu'il ne fût plus facile de l'obtenir d'une défunte que d'une vivante peu coopérative.

Car les morts, eux, ne lui mentaient jamais.

*

Les volets clos plongeaient la chambre à coucher dans une pénombre apaisante, merveilleusement complétée par un masque de nuit et des bouchons d'oreille. En sueur et étendue sur son lit, Niobé ne percevait donc pas la lumière éblouissante qui inondait Paris en cet après-midi d'été. Niobé, qui gémissait en se retournant régulièrement dans une semi conscience fiévreuse... Son esprit tournait en une boucle obsédante, presque cauchemardeuse.

Un lien. Il existe un lien entre ces deux cadavres. Un lien... Tout d'abord cette femme, à la cicatrice en Z. Sa passivité dérangeante... L'abandon de toute lutte, malgré son étrangleur assis sur elle...

Il ne s'était pas écoulé un jour sans que Niobé ne revoie l'image de cette dépouille à la joue balafrée. Pas un jour sans qu'elle ne ressente vivement la capitulation de cette femme face à la mort.

La légiste avait démontré que l'assassin était le conjoint, néanmoins... Il lui semblait que cette victime cachait quelque chose d'autre. Quelque chose qui se poursuivait au-delà du bouclage judiciaire du dossier.

Ensuite il y a ce SDF borgne, que je soupçonne d'avoir été empoisonné et conservé au froid avant d'être jeté sur la voie publique par son assassin... Je n'ai toujours pas identifié le poison. Et même si j'y parviens, quelque chose me dit qu'un élément bien plus vaste se dessine derrière le machiavélisme mis en oeuvre dans cette affaire. La méthode employée est trop tordue. Trop... Différente de tout ce que j'ai déjà vu durant ma carrière.

Une femme étouffée et étranglée sans même avoir lutté. Un probable empoisonnement de SDF étrangement maquillé...

Un lien. Je ne sais pas de quelle façon, mais ces deux dossiers sont connectés. Je dois comprendre le lien... Trouver le point commun.

*

Nus et essoufflés par leurs nouveaux ébats, Niobé et Rémi étaient étendus côté à côte sur le lit du jeune homme. La lumière commençait déjà à se faire vive, au-dehors, marquant le début d'une nouvelle et étouffante matinée estivale. Rémi lança prudemment :

- Tu vas sans doute trouver ça un peu bizarre comme question, juste après ce que nous venons de faire... Mais je me pose parfois des questions sur un sujet auquel tu es régulièrement confrontée.

La souffrance ?

- Je parle de la mort, bien entendu. Ajouta Rémi dans un sourire un peu gêné.

- Oui, la mort... Bien évidemment.

- As-tu déjà entendu parler du cas de Pamela Reynolds ?

- Tu veux parler de cette femme qui a vécu une expérience de mort imminente très médiatisée ?

- Oui, c'est exactement ça ! Elle était en état de mort clinique durant l'opération : coeur arrêté, électro encéphalogramme plat... Et, malgré cela, elle a pu voir et entendre les infirmières et chirurgiens qui s'affairaient autour d'elle. Elle leur a rapporté tout ce qu'il s'était passé durant son opération. Je voulais donc connaître ton point de vue de médecin.

- C'est sûr : débiter des cadavres fait de moi la cerbère de l'au-delà ! Taquina Niobé.

Elle réfléchit un instant avant de poursuivre :

Je me souviens encore des détails de cette histoire... L'opération de Pamela Reynolds a duré en tout six heures. Et ce qu'elle a perçu semble être survenu pendant la phase de l'opération où son activité cérébrale était normale. Sa mémoire était donc capable de recevoir et d'emmagasiner des informations sonores ou autres. Les médecins lui ont par ailleurs expliqué préalablement l'opération en détails, comme la loi les y oblige, et lui ont probablement montré les lieus. Le cerveau de Pamela avait donc la possibilité de reconstituer une scène crédible... Si l'on ajoute à cela les endorphines libérées par le cerveau pour affronter le stress physiologique...

- Les endorphines ?

- Oui, c'est une substance sécrétée dans le but de te procurer du plaisir, comme tout à l'heure lorsque tu as eu un orgasme! Précisa Niobé en riant. Mais les endorphines servent aussi à te protéger d'un stress violent, c'est pour cela que les victimes en état de choc ne ressentent pas nécessairement la douleur. C'est aussi pour cela qu'une situation extrême, comme celle vécue par Pamela Reynolds, peut procurer un sentiment de plénitude et provoquer un état hallucinatoire... Comme par exemple la conviction de contempler un merveilleux tunnel blanc. Le cerveau se drogue en fait lui-même dans le but de ne pas souffrir inconsidérément !

Niobé se tut un instant avant d'ajouter pensivement :

- J'ai d'ailleurs toujours trouvé étrange que personne ne fasse le lien entre ce tunnel et l'éblouissement provoqué par l'éclairage d'une salle d'opération. Mais l'explication la plus logique réside sans doute dans une croyance aveugle en l'au-delà ! Conclut Niobé avec ironie.

La jeune femme constata alors la mine dépitée de son partenaire, qui lâcha avec déception :

- Tu ne crois donc pas qu'il puisse y avoir « autre chose » ?

Niobé roula sur le ventre, plaça délicatement son visage entre ses mains et contempla amoureusement son homme glabre, toujours étendu sur le dos. Elle ne se lassait pas de ce corps à la fois viril et totalement lisse, tant il était dépourvu de poil.

Niobé lâcha finalement, en détachant chaque mot :

- Existe-t-il quelque chose après la mort ? Je n'en sais strictement rien, comme tout le monde d'ailleurs. Et n'ayant aucun avis sur la chose, je ne peux que me désespérer de ceux qui cherchent à tout prix des preuves pour étayer une hypothèse ou l'autre, cela fût-il au mépris du bon sens.

Rémi se redressa, embrassa amoureusement Niobé et lui glissa dans un souffle :

- Ce sujet n'a jamais... Ne serait-ce que piqué ta curiosité ?

- À quoi bon se poser des questions quand il suffit...

D'écouter les morts.

- ... De savourer le moment présent.

- Et que fais-tu du cas d'Angèle Lieby ? S'emporta Rémi. Hospitalisée pour une migraine intense, elle a sombré dans un coma jugé irréversible : Les médecins l'ont déclarée cérébralement morte, électroencéphalogramme plat à l'appui. Elle ne devait sa survie qu'aux machines qui la faisaient respirer et la nourrissaient. Elle ne montrait aucun signe vital spontané, aucun réflexe, ne réagissait à aucune douleur. Et pourtant, elle ressentait et entendait tout ! Elle est sortie du coma dix jours plus tard, et vit aujourd'hui la plus normale des existences. Que fais-tu de cela ?

- Il existe différentes façons de mesurer l'état de mort, répondit Niobé avec un sourire apaisant. Peut-être ne sommes-nous tout simplement pas encore totalement au point ?

Le visage de Rémi s'assombrit, tandis qu'il rompait tout contact charnel en se levant du lit :

- N'as-tu jamais cherché un sens à la vie ? Ne t'es-tu jamais sentie trop seule ? Insista-t-il avec une dérangeante intensité.

- Le vide n'existe pas, car on est toujours accompagné au moins de soi-même. Tout le reste n'est que vanité ! Rétorqua Niobé sur un ton léger, afin de désamorcer la tension qu'elle sentait grandir dans son homme.

- Mouai... Lâcha ce dernier de mauvaise grâce, sans poser un seul regard vers elle.

Complètement déstabilisée, Niobé ajouta :

- Ce n'est pas sans raison que j'évoque la vanité. N'as-tu jamais remarqué ? Nous n'existons plus dans le passé, qui est terminé, et pas encore dans le futur, qui est à venir. Pourtant, quand nous tentons de saisir avec précision le moment présent, ce dernier se trouve déjà dans le passé... Où nous n'existons plus ! Nous avons donc la prétention de croire exister alors que...

- Tais-toi.

Ces deux mots étaient tombés lourdement, avec un agacement autoritaire.

- Je te demande pardon ? Répliqua aussitôt froidement Niobé.

- Tu m'énerves, avec tes raisonnements de surdouée. Souffla-t-il avec mépris en se dirigeant vers sa cuisine.

Désormais résolue à quitter les lieux, la jeune femme se leva fermement du lit, s'habilla et partit à la recherche de son téléphone portable.

Dans la cuisine.

Rémi s'y trouvait déjà et lui tournait le dos, occupé à se préparer un café... Dans un silence glacial. La jeune femme tendit le bras vers son appareil au moment où l'homme en colère hurlait tout en se retournant violemment :

- Et merdre, je me suis brûlé ! Putain mais c'est pas vrai... C'est vraiment une journée de merde !

Niobé acheva de saisir son téléphone calmement. Elle planta alors son regard dans les yeux noirs de Rémi qui la dévoraient, telle une proie.

- 'Te fatigue pas, commença-t-elle avec un grand sourire moqueur. Tout est définitivement terminé entre nous. Je sais exactement comment fonctionnent les types comme toi : Ceci n'est qu'un test, n'est-ce pas ? Si je ferme ma gueule, tu pourras ensuite monter doucement en pression, au fil des semaines. Beaucoup de salopards dans ton genre se fixent sur une cible : ils la rabaissent sans cesse, la démolissant progressivement à l'aide de brimades incessantes. Ils font ainsi d'elle une victime invisible, sans blessure physique ni voix à faire entendre.

Niobé, qui parlait avec un mépris croissant, ne pouvait plus arrêter le flux qui sortait de sa bouche :

- Tu sembles pour ta part pratiquer un cran au-dessus, en vomissant ta violence verbale. A moins que tu ne joues carrément dans la cour des castagneurs ? Oui, tu sais : ceux qui aiment cogner leur conjointe. Ça défoule sans doute différemment... Mais je trouve ça un peu primitif : pourquoi se salir les mains quand on peut obtenir le même résultat avec de simples mots, aussi volatiles qu'un crime peut être parfait ? Et avec les mêmes dégâts psychologiques...

Les yeux exorbités du jeune homme fixaient Niobé comme s'il était prêt à lui sauter dessus.

- Adieu, lâcha-t-elle dédaigneusement en tournant les talons.

- Attends ! S'écria Rémi, subitement radouci.

Niobé avait déjà atteint la porte d'entrée. Elle s'apprêtait à l'ouvrir quand son voisin parvint à se glisser entre elles.

- C'est un malentendu, je...

- Dégage. Je te préviens : je ne le répèterai pas. Affirma la jeune femme d'une voix neutre.

- Et qu'est-ce que tu vas faire ? Me frapper ? S'exclama l'indélicat avant de rire.

La voix de Niobé se fit glaciale :

- Je crois que tu n'as pas bien compris la situation, je...

Une explosion. Cette sensation résonna à travers la tête assourdie de Niobé, qui réalisa qu'elle venait de recevoir une monumentale claque sur la joue. Aucune douleur ; seulement cette impression d'avoir été brutalement projetée en arrière par l'impact.

Les endorphines...

La jeune femme releva son visage, telle une guerrière prête à en découdre.

- Mort de rire ! Railla Rémi en s'avançant vers elle.

Merde, sa baffe m'a faite reculer de deux bons mètres !

- Tu sais quoi ? Tu as raison : je crois que j'appartiens à la catégorie des castagneurs !

Il s'approche de toi, et savoure le contrôle qu'il veut conserver sur la situation.

Non...

C'est désormais une évidence : ce que tu as enduré il y a plusieurs années est sur le point de se reproduire.

Non !

Niobé se redressa et posa un pied en arrière, élargissant ainsi le sourire mauvais de son agresseur... Qui fit un nouveau pas vers elle.

- Rémi... Menaça Niobé, tel un félin enragé.

Rémi était déjà dangereusement proche. Il s'avança davantage et...

Une douleur déchira son bas-ventre en lui arrachant un cri. Désormais à quatre patte et le souffle coupé, il regardait Niobé, qui venait de lui asséner un violent coup de genoux dans les...

- Salope ! T'es qu'une salope !

- Je t'avais pourtant prévenu. Répliqua la voix froide et posée de Niobé.

Le jeune homme fut alors plaqué face contre terre, tandis qu'une insupportable pression écrasait l'un de ses bras, retourné dans son dos selon un angle impossible. Rémi le sentait au plus profond de cette partie de son squelette : il regretterait lourdement le moindre petit mouvement.

Une autre pression était exercée sur deux points situés de part et d'autre de son cou.

- Tu m'étrangles... Parvint-il à peine à articuler.

- Non, je diminue l'arrivée du sang à ton cerveau. Tu vas perdre connaissance dans un instant, et...

Et si tu continues, il mourra. Mais qu'importe... Cela ne sera pas la première fois, n'est-ce pas ?

Niobé voyait rouge. Littéralement. Il lui semblait que la contrainte qu'elle exerçait sur les deux artères carotides de cet homme, désormais si vulnérable, se répercutait sur elle à l'identique.

Ta vision se trouble. As-tu seulement conscience de cette délicieuse excitation qui s'empare de toi ? Comme ce jour, où tu as...

- Rémi, tu n'as pas idée de la merde dans laquelle tu viens de te fourrer. J'appelle les flics dans la seconde ; apprête-toi à les voir très prochainement débarquer chez toi.

Le jeune homme s'évanouit quelques secondes plus tard.

*

Niobé referma la porte de son appartement derrière elle, la verrouilla et, comme promis, elle composa le dix-sept sur son téléphone. Elle s'entendit expliquer sa situation, alors que ses pensées se fixaient malgré elle vers une lointaine scène de son passé.

- Non, je n'ai aucune blessure. Répondit Niobé à son interlocuteur.

Cet homme, étendu sur toi...

- Oui, comme je viens de vous le dire, c'est mon voisin de palier.

Cet homme, qui te faisait souffrir depuis des mois et qui l'a payé de sa vie.

Obscurci par la masse de temps écoulée, le vieux souvenir se répétait en boucle dans la mémoire de Niobé, tel un écho à ce qu'il venait de se produire chez son voisin.

- Oui bien sûr, j'attends votre équipe à mon domicile. Oui. Merci... Au revoir.

La jeune femme réalisa qu'elle tremblait au moment de se servir un verre d'eau.

Comment vais-je gérer ça au quotidien ? Le croiser, l'entendre se déplacer dans son appartement...

Niobé visualisa cette fois-ci la scène survenue quelques minutes plus tôt : Elle, un genou et une main posés sur le poignet de son agresseur, retourné et écrasé dans son dos. Elle, encore, dont l'autre main passée sous le cou de Rémi pressait ses deux artères carotides.

Oui Niobé... Ton pouce et ton index, appuyant sur ses carotides qui pulsent au rythme de son coeur.

Niobé recracha l'eau qu'elle buvait et toussa à plusieurs reprises. Son voisin, désormais nettement moins charmant, avait raison sur au moins un point : cette journée promettait d'être des plus désagréables.

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