Noirceur

CHAPITRE PREMIER
Sang

Je peux l'entendre distinctement, cet étrange cliquetis métallique qui parcourt chaque recoin de la maison. Il fourmille de pièce en pièce, se répandant comme s'il envahissait les ténèbres elles-mêmes.

Il fait nuit. Une nuit froide et épaisse. J'ai beau être étendu dans mon lit, sous une couette aussi dense que la noirceur environnante, je n'en suis pas moins capable de suivre la progression de la chose à travers ma demeure, et cela avec une précision presque parfaite. Cela a commencé par un craquement inhabituel : à la fois progressif et très appuyé, comme si une masse importante déformait le plancher du salon situé en-dessous de moi, au rez-de-chaussée.

Bien trop lourd pour être un animal ordinaire, ou même un humain... J'ai d'ailleurs cru que le sol allait céder tant il gémissait !

La pression s'est ensuite lentement déplacée dans le salon, accompagnée d'un cliquetis... L'extrémité d'une patte gigantesque, voilà ce que m'évoquaient ces sons : Une extrémité massive dont les énormes coussinets auraient occupé et déformé toute la surface du salon pour l'écraser sous son poids colossal ; une patte garnie d'innombrables griffes métalliques articulées et tremblotantes, telle une araignée folle.

Le cliquetis s'est ensuite emballé pour se déplacer rapidement vers la cuisine, puis le couloir et enfin l'escalier qui mène à l'étage, là où se trouve ma chambre. Je l'entends très nettement à présent, résonner dans l'espace commun qui sépare la salle de bain et les trois chambres de l'étage, dont la mienne. La chose semble hésiter entre le seuil de chaque porte, se précipitant de l'une à l'autre en une fraction de seconde, sans ne jamais entrer dans aucune pièce.

Je ne perçois rien d'autre : aucun déplacement d'air, aucune respiration. Seulement ce cliquetis frénétique accompagné de l'horrible grincement des lames de parquet, pourtant parfaitement silencieuses à l'accoutumée. Une fois de plus le bruit fond vers mon lit pour s'arrêter net, à la porte de ma chambre. Il repart nerveusement, comme frustré de n'avoir pu aller plus loin.

Combien de temps s'est-il écoulé depuis que ce bruit m'a réveillé ? Difficile à dire... Je ne trouve pas la force nécessaire pour sortir ma tête de la couette et consulter mon réveil. Il me semble en tout cas que le cliquetis se fait de plus en plus pressant depuis qu'il est monté à l'étage. Quelle est cette chose exactement ? Que me veut-elle ? Et qu'est-ce qui l'empêche de venir jusqu'à moi ?

De frénétique, ce bruit devient rageur, associé au son désagréable d'un parquet qui se fait rayer puis écorcher avant d'être profondément labouré. La chose trépigne, c'est désormais évident. Peut-être devrais-je m'inquiéter ? Oui, il me semble qu'une personne normalement constituée s'inquiéterait... Seulement voilà : je suis moi, Dorian, et personne d'autre.

Je sens désormais une odeur familière, à la fois acre et métallique, comme celle qui se répand lorsque de grandes quantités de sang sont déversées. La chose est à nouveau sur le seuil de ma chambre, et elle gratte furieusement. Peut-être devrais-je m'inquiéter ?

*

Le bruit a fini par me bercer et m'endormir. Je me suis réveillé au petit matin dans ma grande et vieille maison redevenue silencieuse. Le parquet est indemne de toute rayure, n'est-ce pas le plus important ? Quand je pense au temps qu'il m'a fallu pour le cirer ! Rien d'autre à signaler ce matin. Ah si... Du sang, beaucoup de sang : en flaques sur le sol, projeté sur les murs et même au plafond. Pas une pièce n'y a échappé. Voilà qui va encore me donner pas mal de travail.

*

- Léo, mais qu'est-ce que tu fais encore, il est déjà 19h00 !

Blonde aux cheveux mi-longs, replète et néanmoins mignonne, la jeune femme qui venait de lâcher ces mots fixait intensément son époux, un homme d'une trentaine d'années.

Ce dernier se releva en passant une main dans ses cheveux roux épars, puis replaça sur son nez les lunettes de soleil qu'il ne retirait jamais. Elles dissimulaient la vilaine cicatrice qui encadrait son oeil droit, irrémédiable séquelle d'un vieil accident de la route. Il désamorça l'énervement naissant de sa compagne en se parant d'un grand sourire :

- Comment ça « ce que je fais », amour de ma vie ? Lui susurra-t-il à l'oreille d'une voix suave.

C'est avec une conviction nettement moins prononcée que l'intéressée rétorqua :

- Ca fait au moins dix minutes que je suis prête à partir, et tu... Tu es à peine habillé. Je te signale qu'il s'agit de l'anniversaire de ta collègue !

La jeune femme sentait ses résistances fondre tandis que son homme se serrait contre elle. Elle s'opposa mollement à son conjoint quand elle sentit une main courir sur son chemisier de marque, à la recherche de boutons à dégrafer.

- Léo... On est déjà en retard... Se défendit-elle sans emphase.

Une deuxième main se joignit à la première, lançant l'exploration active des formes généreuses de la jeune femme.

- Léo... L'anniv...

- Oui, bien sûr, l'anniv. Répondit Léo d'un ton moqueur, tout en entraînant lentement sa moitié avec lui sur le parquet de la petite chambre.

Il interrompit soudainement ses caresses et baissa les yeux vers son entrejambe, sur laquelle la main de sa partenaire exerçait une pression désagréable.

- Tu ne crois quand même pas, amour, que j'ai passé tout ce temps à me faire belle pour que tu saccages tout au dernier moment ! Lui murmura-t-elle au creux de l'oreille, tout en souriant comme une enfant.

Léo plongea un regard de chien battu dans celui de sa moitié, qui élargit son sourire sans pour autant desserrer son étreinte. La tête de Léo s'affaissa entre ses épaules, puis sa voix s'éleva faiblement :

- Bon, c'est parti... Allons-y.

Il aida son épouse à se relever et jura. Son bassin venait de heurter le minuscule bureau, seul meuble présent dans la chambre en dehors du lit. Il lâcha en se frictionnant :

- Cet appart' est vraiment trop petit pour deux personnes ; il faut vraiment que je commence à chercher quelque chose de plus grand pour nous !

- Sans compter qu'on est vraiment bordéliques tous les deux, ça n'arrange rien.

Le regard de la jeune femme parcourut les objets répandus sur le sol et le lit : vêtements, fournitures de bureau, adaptateurs électriques, couverts de table... Il eût été bien difficile de dresser une liste exhaustive en un seul coup d'oeil. Le reste de ce petit appartement parisien de quarante mètres carrés au style haussmannien n'échappait pas davantage au désordre, parfois regroupé en petits monticules lors de déblaiements sommaires.

Léo enfila une chemise et une veste, pendant que sa belle s'emparait du bouquet de fleurs qui était étendu dans la minuscule cuisine de couleur blanc cassé.

- On prend la voiture ? Interrogea Leo, entre deux brossages de dents.

- Pour faire un trajet Paris-Paris à cette heure-ci ? Nous serons bien mieux dans le métro !

Le couple s'engouffrait dix minutes plus tard dans une bouche du réseau métropolitain, alors que le postérieur de Léo recevait une tape énergique et néanmoins amoureusement prodiguée par son épouse Gaëlle.

*

La fête semblait déjà battre son plein : une fenêtre ouverte au second étage d'un grand immeuble laissait en effet échapper de nombreux éclats de voix, accompagnés par les basses d'une musique d'ambiance à la mode. Des silhouettes jouaient en ombres chinoises derrière une autre fenêtre, nettement plus large, située au même étage.

- Ça semble être un grand appart, dis-donc ! Et dans le huitième en plus... Laissa échapper pensivement Gaëlle en jetant un regard circulaire aux immeubles de grand standing qui les entouraient.

- Oui, je crois qu'il occupe tout l'étage, soit deux cents mètres carrés à peu près.

Un interphone, un ascenseur et une pression de sonnette plus tard, une porte s'ouvrit sur une femme brune d'âge moyen et de petite taille, tandis que la musique d'ambiance entendue précédemment envahissait le pallier. Léo entreprit de faire les présentations :

- Gaëlle, je te présente Nadia, ma fameuse collègue ! Nadia, voici ma non moins fameuse petite femme, à peine remise de notre récente lune de miel !

- Léo ! Gronda Gaëlle entre ses dents, tout en appuyant de façon insistante sur l'épaule de son mari.

- Oh, ne vous inquiétez pas, j'ai l'habitude : il taquine aussi ses collègues de travail ! Lança Nadia dans un grand sourire, en acceptant le bouquet de fleurs tendu par Léo.

Elle fit entrer ses invités dans son appartement, constitué de nombreuses et volumineuses pièces. Les murs, parfaitement lisses, étaient peints dans des nuances grises adaptées au mobilier moderne parmi lequel évoluaient les convives. Des petits groupes d'invités s'étaient spontanément formés à différents endroits. La plupart se pliaient à cette étrange coutume occidentale consistant à immobiliser un bras, bloqué à angle droit à l'aide d'un verre, ce dernier fût-il rempli ou non.

Léo se dirigea en s'esclaffant vers un petit groupe qui s'anima aussitôt à sa vue. Gaëlle voulut le suivre mais fut aussitôt interpelée par...

Oh non... Pas lui !

- Ah, la tendre enfant nous a enfin entendus ! Ma chère Gaëlle, nous honoreriez-vous de votre présence ? J'ai ici quelques amis auxquels je souhaiterais vous présenter !

L'homme qui venait de hausser la voix pour couvrir le brouhaha avait tout d'un dandy, comme il se définissait d'ailleurs lui-même. Vêtu d'un chapeau haut-de-forme et d'un costume en velours vert foncé, dont la coupe évoquait celle d'un complet du début du XIXème siècle, il utilisait généralement un vocabulaire élaboré et parfois désuet. La tête toujours relevée, comme si une invisible minerve en fixait le port, il prenait le temps de poser chacun de ses mots en fixant son auditoire avec une certaine déférence... Celle-là même qui exaspérait Gaëlle.

La jeune femme plaqua un sourire de circonstance sur son visage, et rejoignit le petit groupe auquel appartenait l'homme qui l'avait interpelée. Ce dernier s'inclina légèrement et lança :

- Mes très chers amis, permettez-moi de vous présenter Gaëlle qui, en dépit de son jeune âge, est la directrice financière d'ESARA, fameuse entreprise d'assurances du huitième arrondissement.

- Vous êtes donc une collègue de Nadia ? Questionna l'un des membres du groupe, après que chacun se fût présenté.

- Pas exactement, s'immisça le dandy. Bien que Gaëlle dirige le département financier, c'est Léo, son époux, qui travaille à la hotline d'ESARA et côtoie donc quotidiennement Nadia... Mais je parle sous votre contrôle, chère dame.

Gaëlle hocha la tête en maintenant un grand sourire forcé. Elle se remémorait malgré elle sa première rencontre avec cet homme exubérant dont les accents précieux l'horripilaient. Elle le revoyait encore se décrire lui-même de façon pompeuse : « Car oui, voyez-vous, selon Baudelaire le dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et dormir devant un miroir. Il s'agit là d'un acte d'héroïsme homérique, une aristeia de l'apparence ! »

Mon pauvre gars, tu ne sers vraiment à rien...

Le dandy prit une inspiration tandis qu'il relevait le menton, annonçant ainsi sa tirade :

- Nous parlions à l'instant de la récente décision du gouvernement... Celle qui vise à interdire la discrimination que pratiquent les compagnies d'assurances à l'égard des conductrices. Comme vous le savez déjà sans doute, les femmes paieront désormais les mêmes primes d'assurance automobile que les hommes, car figurez-vous que cela n'était pas le cas jusqu'à aujourd'hui ! Vous tombez à point nommé, car votre avis nous intéresse, en tant que directrice financière d'une grande entreprise d'assurance...

Le dandy tourna la tête vers le reste du groupe, qui acquiesça comme un seul homme. Contenant l'agacement qui montait en elle, Gaëlle répliqua aussi délicatement qu'elle le put :

- Oui, enfin... Les médias oublient simplement de préciser que les femmes payaient jusqu'à maintenant une prime plus faible que celles des hommes, et ceci pour une simple raison : les hommes provoquent et subissent statistiquement plus d'accidents de la route que les femmes ! Le bon sens consistait donc à faire payer plus cher les hommes, ce qui était le cas jusqu'à hier. Je peux néanmoins comprendre qu'il était insupportable pour la gente masculine de payer davantage qu'une femme pour avoir le droit de conduire ! Conclut Gaëlle avec une pointe d'ironie.

- Mais... Le plus important n'est-il pas que le risque d'accident soit dorénavant équitablement réparti sur l'ensemble des assurés ? C'est cela l'égalité et la justice ! S'offusqua respectueusement le dandy.

Gaëlle haussa un sourcil avant de rétorquer avec cynisme :

- Vous croyez en l'égalité ? Vous pensez donc qu'un idiot dont le QI est de soixante est intellectuellement égal à une personne lambda ? Peut-être alors faudrait-il lobotomiser tout le monde afin d'égaliser tous les QI à soixante, par pur souci de justice, bien entendu... Etes-vous sincèrement convaincu que les personnes présentes ici, ce soir, possèdent toutes exactement les mêmes facultés mentales ?

- Mais n'est-il pas plus juste, dans un souci de solidarité, de répartir équitablement les primes sur tout le monde ? Répondit le dandy sans se départir de son flegme qui, lui aussi, agaçait profondément Gaëlle.

Cette dernière rétorqua froidement :

- C'est une façon de voir les choses. Néanmoins, comme je vous le disais à l'instant, personne n'est exactement l'égal de qui que ce soit d'autre... Et c'est justement cette différence qui enrichit notre société en créant la spécialisation de chacun dans différents domaines. Cette même spécialisation a conduit l'humanité à développer sa technologie actuelle ! Renier la différence en général n'est donc pas une démarche saine. Chacun doit recevoir la gloire mais aussi payer le prix de ce qu'il est, c'est cela la vraie justice.

Gaëlle marqua une courte pause durant laquelle elle toisa froidement le dandy chapeauté avant d'ajouter :

- Voulez-vous savoir ce qui m'énerve vraiment dans tout ceci ?

Le dandy acquiesça prudemment, tandis que la jeune femme s'emportait :

- Eh bien je vais vous le dire : Il existe une sorte de mode en France, qui sévit depuis plusieurs années... Celle de la parité. Peu importe qu'une personne soit ou non digne de tel ou tel poste, il faut à tout prix que ce soit une femme s'il y a trop d'hommes dans telle entreprise, un handicapé s'il n'y en a aucun, et un abruti s'il est question d'une administration de fonctionnaires...

- Euh... Veuillez me pardonner cette grossière interruption... Tenta poliment le dandy.

- Je n'ai pas terminé, répliqua Gaëlle malgré la mine crispée de son interlocuteur. Je devine parfaitement ce que vous alliez protester : « Oui, mais il existe des hommes qui sont des conducteurs prudents, et il est injuste qu'ils paient pour les autres ». Le fait est qu'un diabétique paie systématiquement des primes d'assurance plus élevée qu'une personne saine. Pourtant, si le diabétique veille à équilibrer sa maladie, il aura la même espérance et la même qualité de vie que n'importe qui d'autre... Il existe donc là une injustice flagrante. Pourquoi alors le gouvernement a-t-il décidé de porter le débat sur le sexe des conducteurs, plutôt que le diabète ou n'importe laquelle des centaines de discriminations pratiquées par les assurances ? Eh bien nous en revenons à cette fichue mode de la parité ! Par ailleurs...

- Vous gagneriez vraiment à me prêter une oreille attentive car... Eut à peine le temps de glisser le dandy, alors que Gaëlle reprenait de plus belle :

- Mais, vous savez que vous êtes vraiment exaspérant, vous, avec toutes ces interruptions ? Je...

- C'est que... Votre époux...

- Comment ça, mon époux ? Qu'est-ce qu'il a à voir dans tout ça, mon époux ? Si vous me laissiez au moins finir mes...

- Je crois que votre mari a un problème ! Parvint à placer le dandy, en pointant de son index une zone située derrière Gaëlle.

Cette dernière se retourna aussitôt pour deviner le corps d'un homme, convulsant sur le sol d'une pièce mitoyenne. Une bonne quinzaine de personnes s'était déjà rassemblée autour de lui. L'une d'elles pianotait sur son téléphone portable en toute hâte, tandis que la musique d'ambiance s'arrêtait et que Gaëlle apercevait le visage de l'homme étendu sur le sol, les yeux révulsés.

Léo... C'est Léo !

La jeune femme se précipita vers son mari inconscient. Plusieurs invités dispensèrent alors leurs conseils :

- Il faut prendre garde à ce qu'il ne morde pas sa langue !

- Peut-être faut-il commencer par protéger sa tête ?

- Moi j'utiliserais...

Gaëlle saisit une serviette en tissu qu'elle roula dans le sens de la longueur, de sorte à ce qu'elle forme un cylindre.

- Quelqu'un peut-il lui maintenir la tête ? Lança-t-elle sèchement en fixant l'un des curieux qui contemplaient la scène.

Le spectateur s'exécuta après un court moment d'hésitation. Gaëlle parvint ainsi à placer son mors improvisé au travers de la bouche de Léo, tout en veillant à ce que la langue reste bloquée sous la serviette.

- Léo... C'est moi, c'est Gaëlle ! Tu m'entends mon chéri ?

Le corps de ce dernier se relâcha subitement puis, dans une semi-conscience, Léo retira la serviette de sa bouche. Ses lèvres s'ouvrirent et articulèrent quelques mots inaudibles. La jeune femme approcha son visage de celui de son époux et lui parla d'une voix douce :

- Tout va bien, Léo. Tu es avec moi et les secours arrivent. Tout va bien...

Les yeux terrifiés de ce dernier s'ouvrirent largement pendant qu'il murmurait :

- Du sang... Il y a du sang partout !

- Ce n'est rien, mon chéri : tu délires... Tu es en sécurité. Le rassura Gaëlle d'une voix douce, tout en prenant délicatement ses mains dans les siennes. Tu veux tes lunettes de soleil ? Ajouta-t-elle en esquissant le geste de les ramasser.

- Ce bruit... Tu ne l'entends pas ? Quelque chose qui cliquète en se déplaçant de plus en plus vite ! Y'a un truc dangereux juste à côté, tu n'entends donc rien ?

Il y eut bien quelques invités pour tourner la tête et tendre l'oreille, mais l'appartement demeura silencieux.

- Gaëlle, il faut sortir d'ici sinon ce truc va nous faire du mal ! Parvint à crier Léo avant de s'évanouir.

*

Entièrement habillé, Léo était étendu sur le lit que sa femme partageait avec lui depuis un an. Il fixait le plafond, les bras croisés derrière la tête et le regard dissimulé par les lunettes de soleil dont il ne se séparait jamais. Il n'aurait su dire combien de temps s'était écoulé ainsi quand il entendit la porte d'entrée s'ouvrir dans un grand bruit de clés qui s'entrechoquent.

Gaëlle apparut un instant plus tard dans l'encadrement de la porte de la chambre, comme toujours habillée de façon à la fois distinguée et très féminine.

- Tu ne dors pas, amour ? Lança-t-elle de son habituelle voix légère.

- Mmmh...

- Non, ça ne semble pas roupiller... Constata la jeune femme d'un ton rieur en s'approchant du lit.

Elle s'assit sur le bord du matelas après s'être frayée un chemin entre les vêtements et autres objets qui encombraient le sol.

- Tu ne sembles pas aller mieux... Ne veux-tu vraiment rien me confier ? J'ai l'impression que tu gardes quelque chose pour toi, et que cela est en rapport avec ce que tu as dit quand tu as fait cette étrange crise, il y a deux jours chez Nadia...

Léo conserva le silence alors que Gaëlle, assise à ses côtés, plongeait son regard dans les verres fumés de son mari. Ce dernier finit par lâcher de mauvaise grâce, la tête toujours tournée vers le plafond :

- Au risque de me répéter à nouveau : je ne me souviens de rien.

- Je vois bien que quelque chose te tracasse... Quelque chose qui te trotte dans la tête depuis que tu as rouvert les yeux à l'hôpital. Tu sais combien je déteste te voir mal en point... Et t'isoler dans le mutisme le plus complet n'y change rien, au contraire !

Léo demeurant de marbre, Gaëlle reprit :

- C'est comme pour ta cicatrice... Il aura fallu la maladresse de l'un de tes collègues pour que j'en apprenne l'origine : un accident dans lequel ton frère a perdu la vie... Tu m'avais jusqu'alors caché son existence et sa mort tragique ! Et je pense que tu ne m'aurais jamais rien révélé par toi-même, n'est-ce pas ?

- Comme tu le sais déjà, j'étais complètement saoul quand je lui ai raconté cette histoire. Peut-être lui ai-je dit n'importe quoi ? Se défendit Léo avec une naïveté volontairement exagérée.

C'est la voix empreinte d'une légère tristesse que Gaëlle répondit :

- Le silence et la dérision sont tes armures. Je sais comment tu fonctionnes et je ne veux pas te forcer à changer, cela serait sans doute une erreur. Saches simplement que je suis là...

Gaëlle retira ses escarpins et s'allongea sur le lit pour se blottir délicatement contre son mari. Elle ajouta, les yeux perdus dans le vague :

- J'ai besoin que tu me laisses entrer davantage dans ta vie, mais tu ne peux pas faire mieux pour l'instant n'est-ce pas ?

Je suis au max, poulette ! Lança Léo en riant généreusement. Mais je...

- Ce n'est pas grave, amour, rien ne presse. J'aimerais simplement ne pas être mise à l'écart de ta vie, ce n'est pas facile pour moi tu sais... J'espère que tu pourras un jour me confier ce qui te pèse tant.

Gaëlle posa sa tête sur l'épaule de Léo, qui la rejoignit rapidement au pays des songes.

*

Ce goût qui monte à tes lèvres, ce goût amer et métallique ne t'est-il pas familier ? Le sang. Ce sang qui t'a tant marqué et te poursuit encore et toujours... Combien de temps penses-tu pouvoir encore lui échapper ? Peu importe en fait jusqu'où tes jambes te porteront car, aussi vrai que l'on ne peut fuir ce que l'on est, le sang, lui, ne ment jamais !

*

Etait-ce une pesante sensation d'oppression, ou bien cette odeur à la fois métallique et organique qui réveilla Léo ? Le fait est que ce dernier émergea péniblement d'un sommeil fiévreux. Il repoussa le bras de Gaëlle, posé en travers de sa gorge, et s'assit sur le lit pour constater que la nuit était tombée. La luminosité diffusée par la lampe de la chambre était anormalement terne, donnant à ce lieu l'apparence d'une vieille photo jaunie.

- Hé mais tu ronfles, ma belle ! Provoqua Léo en souriant, tout en sachant que sa femme endormie ne pouvait l'entendre.

Le jeune homme passa une main sur son cou, dorénavant libéré du bras de sa femme. Non seulement la sensation d'oppression persistait, mais il lui sembla qu'il avait de plus en plus de mal à respirer. Son regard eut à peine le temps de glisser sur les murs que...

- Mon Dieu, mais... Il... Il y en a partout ! Ne put s'empêcher de crier Léo en reculant dans le lit.

Du sang, sur les murs...

- Gaëlle ! Réveille-toi ! Appela-t-il faiblement en bégayant, alors que l'air lui manquait.

Du sang en grande quantité, partout...

La jeune femme se retourna en gémissant, sans toutefois émerger de son sommeil. Léo voulut se lever mais ses jambes engourdies le trahirent à l'instant où il prenait ses appuis, s'effondrant sur le sol dans un râle grotesque.

Le sang, Léo. Le sang ne ment pas. Et il ne s'efface jamais vraiment... Sens-tu son contact poisseux ?

Léo demeura tétanisé. Sa pensée elle-même tournait au ralenti, dans une vague tentative d'organisation.

Partout... Y'en a vraiment partout... Mais d'où cela vient-il ? D'où est-ce que ça vient ! Oh merde... Gaëlle !

- Gaëlle ! Parvint-il à lancer dans un souffle, tout en se retournant dans un mouvement désespérément lent.

Bien que la pièce tanguât et que sa vision fût obscurcie, Léo trouva la force de se lever pour constater que le lit et sa femme étaient indemnes de toute souillure. La couette était rabattue aux pieds de sa belle, dont la généreuse poitrine se soulevait régulièrement entre deux ronflements. Deux gouttes tombèrent du plafond, lui aussi maculé de sang, et s'abattirent sur la couette dans un léger bruit mat.

L'odeur métallique, presque acre tant elle était forte, commençait à devenir insupportable. Toujours en proie au vertige, Léo prit aveuglément appui sur le bureau qu'il savait se trouver dans son dos. Sa main entra en contact avec un liquide épais et dérapa aussitôt.

Bien qu'il n'eût ressenti ni chute ni choc, le jeune homme réalisa qu'il était affalé sur le sol, les vêtements collés à la peau par une substance tiède et épaisse. Ses poumons se vidèrent subitement de l'air qu'ils contenaient, tandis qu'il écartait les bras, se débattant et suffoquant dans une mare poisseuse.

Léo porta une main ensanglantée à ses yeux et perdit conscience au moment où il lui semblait entendre la voix lointaine de Gaëlle qui l'appelait.

*

Gaëlle rêvait. Elle n'aurait su dire de quoi exactement, car il s'agissait plus d'un ressenti que d'une situation clairement déterminée. Son songe était un océan d'étrangeté dans lequel elle flottait, tel un poisson ingénu. Il semblait à la jeune femme qu'une Bête l'appelait, une chose titanesque tapie quelque part dans les profondeurs abyssales de cette mer insondable.

- Mon Dieu, mais... Il... Il y en a partout !

L'océan et la Bête disparurent, tandis que la jeune femme émergeait un instant de son rêve... Pour y replonger aussitôt.

- Gaëlle ! Réveille-toi !

La voix qui venait de résonner à nouveau dans les ténèbres semblait être celle de Léo. Un nouveau cri arracha Gaëlle aux bras de Morphée. D'abord éblouie par la lampe halogène qui jetait un éclairage vif dans toute la chambre, la jeune femme put finalement distinguer Léo qui gémissait, allongé sur le sol entre le lit et le bureau.

- Léo... Léo, tu m'entends ? S'écria-t-elle en se précipitant à ses côtés.

Ce dernier ne répondit pas. Ses yeux écarquillés fixaient les murs de la chambre. Gaëlle prit délicatement la tête de son époux entre ses mains et chuchota tendrement :

- Ce n'est rien, amour, je suis là... Rien ne peut t'arriver, tu entends ?

Léo ne réagit ni aux caresses ni à la voix de sa femme, dont il ne semblait pas percevoir la présence. Il tendit finalement un doigt en direction du mur qui lui faisait face, puis ses lèvres articulèrent quelque chose dans un souffle.

- C'est moi... Tu me reconnais ? C'est Gaëlle, ta petite femme d'amour ! Ajouta-t-elle avec un léger sourire.

Les lèvres tremblantes de Léo laissèrent finalement échapper quelques syllabes hésitantes :

- Tu ne vois rien... Sur le mur ?

Gaëlle tourna la tête vers l'endroit indiqué par son mari. La toile de verre blanche était coupée en deux par une ombre que projetait la lampe halogène. La jeune femme tourna un regard à la fois doux et interrogatif vers son mari. Ce dernier sembla comprendre l'expression de son épouse car il ajouta en bégayant :

- Le... Il n'y a pas... De sang... N'est-ce pas ?

- Mais non, mon chéri, tout va bien ! Tenta-t-elle de le rassurer.

Léo jeta un regard circulaire sur la chambre ; un regard dans lequel Gaëlle lut la terreur la plus complète. Il leva une main devant ses yeux, qui glissèrent ensuite rapidement entre son épouse et le mur. Il finit par fixer le sol en demandant d'une voix apeurée et tremblante :

- Tu es vraiment certaine... Qu'il n'y a pas de sang ?

- Oui mon chéri, absolument certaine, le réconforta Gaëlle en le serrant dans ses bras.

Et tu tais ce qui te terrifie le plus : ce cliquetis frénétique qui piétine puis court d'une pièce à l'autre, dans l'appartement. Tu n'oses souffler un seul mot de cette abomination à ta femme, blottie contre toi. Car cette chose n'est pas de celles que l'on évoque sans prendre le risque de l'attirer davantage à soi... Or tu ne veux pas lâcher une telle horreur sur Gaëlle, n'est-ce pas ? Non, Léo. Tu es un homme bien, et c'est la raison pour laquelle ceci restera notre secret.

*

Gaëlle s'affala au fond de sa chaise et se détendit, tout en laissant l'air s'échapper doucement de ses poumons. Le PDG et le directeur du département informatique venaient de quitter son bureau en refermant délicatement la porte derrière eux.

Trois heures de discussion sur la stratégie globale à adopter pour l'année à venir, rien que ça !

La jeune femme se leva en s'étirant, puis elle s'écarta de la petite table ronde qui lui servait habituellement à diriger des entretiens avec les trois chefs de services travaillant sous ses ordres. Elle contempla le stylo de marque oublié un instant plus tôt par son homologue, puis retira ses chaussures à talon. Elle savoura le contact de la moquette grise sous ses pieds nus tandis qu'elle allait s'asseoir, ses chaussures à la main, derrière son large bureau au design moderne.

Ce mobilier était à l'image du reste de la pièce, à la fois sobre et élégant, en parfait accord avec la fonction de directrice financière qu'occupait la jeune femme. Cinquante mètres carrés pour elle seule, et une vue imprenable sur les toits du huitième arrondissement : voilà qui avait paru presque trop à Gaëlle, lorsqu'elle avait investi ce poste deux ans plus tôt. Elle pianota distraitement sur le clavier de son ordinateur sans parvenir à focaliser son attention.

Et si tu allais le voir, finalement ?

Incapable de se concentrer, elle se débattit un moment avec les touches de son clavier avant de le repousser au loin.

Et merde... Tu ne pourras pas bosser tant que tu ne l'auras pas fait !

La jeune femme se leva d'un bond, réajusta son tailleur de marque, enfila ses chaussures et emprunta l'ascenseur pour se rendre trois étages plus bas. Après avoir parcouru de nombreux couloirs, elle poussa une porte blanche sur laquelle était écrit : « Infirmerie ».

Elle entra dans une petite salle pourvue de quelques chaises et d'un bureau derrière lequel se tenait une femme d'âge moyen vêtue d'une blouse blanche.

- Bonjour, le psychologue est-il disponible aujourd'hui ?

La femme acquiesça en lui indiquant l'une des deux portes qui se trouvaient derrière elle. Cinq minutes plus tard, Gaëlle achevait de raconter son histoire, assise face à un homme aux cheveux poivre et sel rabattus en arrière. La jeune femme était fascinée par ses yeux bleus délavés, dont le regard triste contrastait étonnamment avec le reste de son apparence stricte. Il affirma calmement :

- Vous comprendrez que je ne peux établir aucun diagnostique en me basant sur de simples éléments rapportés...

- Je comprends tout à fait, répondit Gaëlle. Je voudrais seulement savoir si, selon vous, cette personne court un danger. Elle n'envisage pas un seul instant de consulter, et je respecte son choix... Elle a été hospitalisée en urgence il y a quelques jours, et les médecins n'ont rien trouvé d'anormal... Je m'inquiète néanmoins énormément. Je ne vous demande pas un diagnostic et encore moins une solution, je voudrais seulement ne pas prendre le risque de passer à côté d'une urgence médicale.

L'homme se cala confortablement dans son fauteuil, qu'il recula légèrement de son bureau en adoptant un air profond.

- Ce que vous m'avez décrit ressemble en partie à des crises d'angoisse qui, en elles-mêmes, ne présentent aucun danger. Ce qui m'inquiète quelque peu est le fait que cette personne semble être victime d'hallucinations. En tant que psychologue, et n'étant donc pas habilité à établir une prescription médicale, je ne saurais que trop lui conseiller d'aller consulter un généraliste. Je suppose que ce dernier reprendra tout depuis le début : bilan sanguin, scanner... Mais sans doute cela a-t-il déjà été entrepris durant l'hospitalisation ?

Gaëlle hocha la tête.

- Dans ce cas, il est fort probable que le généraliste oriente ce patient vers un neurologue afin d'écarter, dans un premier temps, la piste biologique.

- Vous pensez donc qu'il existe un risque que cela soit grave. Constata Gaëlle plus qu'elle n'interrogea.

- Que l'explication soit physiologique ou psychologique, certaines hypothèses peuvent effectivement être plus ou moins alarmistes. Je vous conseille donc, dans le doute, d'encourager votre ami à consulter sans tarder. Lâcha placidement l'homme aux yeux bleus.

Et tu ne pouvais pas commencer par là ?

- Je vous remercie pour votre précieux conseil, rétorqua Gaëlle en se levant prestement.

- Dites-moi... Cet ami... Ne serait-ce pas votre mari qui travaille à la hotline, au premier étage ?

Constatant l'air effaré de la jeune femme, le praticien ajouta avec désinvolture :

- Je ne vous cache pas que les ragots vont bon train à ESARA, si grande cette entreprise fût-elle, et...

- Pour un psychologue, vous ne faites vraiment pas dans la dentelle ! Ne put retenir Gaëlle en dévisageant froidement son interlocuteur, toujours assis dans son fauteuil.

L'homme aux yeux bleus ne se décontenança nullement, se contentant de garder son visage appuyé sur ses mains croisées. La jeune femme tourna les talons et sortit en claquant la porte derrière elle. D'abord inquiète pour son époux, bien avant d'être énervée par cette paire d'yeux clairs qui venait de subir son mépris de principe, Gaëlle commença à réfléchir à la façon dont elle allait amener Léo à prendre soin de lui-même.

De retour dans l'ascenseur, la jeune femme hésita un instant à enfoncer le bouton numéro un, celui de l'étage où travaillait son mari. Elle se remémora leurs précédentes rencontres au sein de l'entreprise... De banales entrevues à l'occasion desquelles les regards s'étaient focalisés sur elle avec une insistance presque indécente. Bien qu'il existât d'autres couples de salariés qui aménageaient leurs pauses pour profiter d'une brève entrevue, et bien que ce fait fût ancré dans les moeurs d'ESARA, Gaëlle provoquait pour sa part une réaction de rejet dès qu'elle était vue en présence de l'être cher à son coeur.

La jeune femme en avait conclu que les hauts dirigeants n'avaient pas le droit de sortir du rôle déshumanisé dans lequel leurs propres employés se complaisaient à les percevoir. Le salarié de base pouvait ainsi commenter les photos de son conjoint étalées sur son bureau, passer des heures à contempler celle de son petit dernier, inséré en fond d'écran sur son ordinateur de travail, et rire sans retenue à la cantine de l'entreprise.

Mais un haut supérieur, lui, n'était que l'incarnation méprisable de l'entreprise.

Le doigt de Gaëlle survola la touche portant le numéro un pour aller finalement enfoncer la plus haute de toutes, regagnant ainsi sa forteresse de solitude. Au-delà de l'amour qu'elle éprouvait pour Léo, la jeune femme savait combien ce dernier était un homme bon, qui ne méritait pas qu'on l'abandonnât à ses propres errements. Tout le problème était de trouver le bon moyen.

Oui, Léo, tu es un homme bien. Je ne sais pas encore comment, mais je vais prendre soin de toi.

CHAPITRE SECOND
Un homme bien

Sur l'écran de ma télévision, un homme d'âge moyen à la tête ronde entre dans une pièce. Il retire cérémonieusement sa veste de cuir brun qu'il accroche à un porte-manteau, et se tourne vers la caméra.

- Sept meurtres avérés dans la capitale et probablement bien d'avantage à son actif, lance le présentateur d'un ton péremptoire tout en me fixant. Guy Georges, connu sous le nom de tueur de l'est parisien, aura fait trembler la capitale durant de longues années avant d'être interpelé le 26 mars 1998 dans le métro. Voici comment tout a commencé, introduit-il d'un air grave.

Le présentateur disparaît et de nombreuses images défilent, tandis que sa voix demeure en arrière-plan. Je n'écoute pas vraiment. Tous ces tueurs en série, pourtant si intelligents, se sont tous faits capturés. Aucun d'eux n'a jamais imaginé de stratégie simple, qui n'alerte personne et ne déclenche donc aucune enquête policière, faute de victime visible... Sous le couvert de l'inapparence, toute pulsion peut ainsi être assouvie sans risque, aussi irrépressible et inavouable soit-elle ! Il suffit seulement de faire preuve de patience. Or il se trouve que je suis extrêmement patient.

J'éteins la télévision et, dans la pénombre, je gravis le vieil escalier en bois qui mène à ma chambre, située à l'étage supérieur de cette vieille maison au style désuet : vieux papier peint démodé depuis des décennies, vieux parquet aux lames ajourées... Vieux, vieux, vieux. Tout est vieux ici, mais cela me convient. Il n'y a plus une seule trace de sang nulle part. Et le parquet n'a pas souffert de tout ce fluide épais et visqueux. N'est-ce pas là le plus important ? J'espère que le bruit ne viendra pas me déranger ce soir : je manque vraiment de sommeil, et il n'est pas un seul bouchon d'oreille qui soit capable d'atténuer significativement cette sonorité infernale.

Je me glisse sous le vieil édredon et éteins la lampe de ma table de chevet.

C'est alors que s'élève à nouveau le cliquetis, en bas, dans la cuisine. Il se déplace, à ma recherche, comme la nuit précédente. La nuit va être longue, une fois de plus.

*

- Salut Dorian, ça va ce matin ?

Ma tête se tourne vers celui qui m'a interpelé. Je crispe aussitôt mes muscles faciaux, arborant ainsi ce que d'aucuns nomment un sourire. Je résiste, comme les autres passagers eux-aussi debout, à une brusque décélération du bus. Je pioche ensuite au hasard dans ma liste de réponses assorties à la situation pour répondre :

- Oui, comme un lundi (rire léger). Et vous ?

Le petit rire glissé à la fin de cette phrase semble important, voilà pourquoi je prends soin de le placer à chaque fois. Je n'ai jamais rien ressenti en effectuant cette crispation labiale, qui semble pourtant correspondre à un certain bien-être, chez les autres. « Comme un lundi »... Il semblerait, pour le commun des mortels, que le but de chaque semaine soit d'en attendre la fin. A quoi bon ? Les jours défilent, puis les mois. Les années passent à leur tour et l'on meurt un jour. Pourquoi alors vouloir souhaiter que le temps s'écoule plus vite quand il suffit de le savourer ? Tous peuvent jouir bien mieux que moi de chaque seconde qui s'écoule. Eux possèdent cette capacité de s'émouvoir, mais ils semblent la réserver pour de rares moments situés hors des lieux de travail où ils passent pourtant la majorité de leur temps !

Et même alors, une fois dans l'intimité de leur foyer, que font-ils si ce n'est tromper le temps en attendant que la mort vienne les cueillir ? Partir en vacances pour en revenir et reprendre leur vie à l'identique, jouer à des jeux qui ne changent rien à leur monde réel... Je n'ai jamais compris les gens.

L'homme qui me fait face, dans le bus, s'apprête à ajouter quelque chose. Cela semble important.

- Oui, comme un lundi, c'est ça... Vivement vendredi soir ! s'esclaffe-t-il.

- Vous l'avez dit ! Ajouté-je en levant le pouce droit.

C'est pas mal ça, le coup du pouce. Et puis on n'est jamais trop prudent quand il s'agit de préserver les apparences, celles d'un homme ordinaire. Il est donc important de soigner les détails.

Mon interlocuteur sourit. Peut-être va-t-il m'énumérer les autres jours de la semaine ? Voilà qui sortirait de la routine quotidienne, cette même routine qui m'est tant utile pour me caler sur les comportements des autres : telle situation attend tel comportement, véritable réflexe pavlovien. Oui : ils agissent tous comme des automates conditionnés, prisonniers qu'ils sont de leurs rassurantes certitudes : aller comme un lundi le lundi matin, pour se réjouir cinq jours plus tard d'être à la veille d'un week-end qui les rapproche d'autant plus d'une mort inéluctable...

Mon interlocuteur maintient son sourire niais, il semble donc que nous nous en tiendrons là. Le bus finit par marquer l'arrêt et cet homme, dont je n'ai jamais pris la peine de retenir le prénom en trois ans de transports en commun, cet homme désigne la sortie. Cela signifie qu'il me laisse poliment passer devant lui et que je dois l'en remercier avant de descendre sur la chaussée.

Je sacrifie aux usages de la bienséance, n'en faisant ni trop, ni trop peu. Car il est important de soigner les détails. Tout comme il est important que le parquet de ma vieille maison soit impeccablement entretenu, en dépit de son grand âge.

Nous marchons côte à côte sans mot dire, dans cette grande ville provinciale qu'est Bordeaux. Nous voyons déjà s'élever au loin l'hôpital où nous travaillons lui et moi. Je tente une remarque sur le temps ; cela semble également être un rituel important pour les gens ordinaires.

- Oui, me répond-il, il fait vraiment doux pour ce mois de mars. La météo a d'ailleurs annoncé que...

Je ne l'écoute pas, en dépit de mon grand sourire et de mon air intéressé. Le contact humain m'épuise bien trop, il sollicite tant de simulacres de ma part ! Que devrais-je ressentir, si je n'étais pas un homme vide : De l'ennui face à son discours ? De l'intérêt ? Peut-être même l'envie de l'étrangler en regardant son visage devenir cramoisi, allez savoir... Je ne sais pas vraiment à quoi pense une personne normale. Mais je sais comment elle est sensée se comporter.

Nous entrons dans le hall d'un centre hospitalier de province. Le même depuis trois ans. Nous nous séparons sur un petit salut de la main, lui un sourire complice aux lèvres et moi lui renvoyant sa propre expression. Je me sens revivre, car je vais enfin pouvoir mettre en oeuvre ma technique, imparable et silencieuse... La même que celle que j'utilise presque chaque jour depuis des années, avec un succès qui ne s'est jamais démenti.

J'enfile la tenue appropriée après avoir fait un rapide détour par le vestiaire du personnel médical. Et j'entre en scène.

*

L'infirmière reconnut aussitôt le clown quand il entra dans la chambre de Lisa, une petite orpheline dont une grande partie du corps avait été brûlée presque deux mois plus tôt. Elle avait été maintenue dans un coma artificiel durant le premier mois, tant la douleur était insupportable et les antalgiques peu efficaces. Cela faisait dorénavant trois semaines qu'elle supportait chaque seconde d'une douleur pleinement consciente : celle de son corps meurtri, et celle de la perte de ses parents dans l'accident à l'origine de son calvaire. La pauvre était neurasthénique, selon le jargon médical consacré. La neurasthénie... Un joli terme scientifique destiné à recouvrir cette terrible réalité qu'est l'abattement psychologique le plus complet.

- Oh ! S'extasia l'infirmière en ouvrant de grands yeux ronds, regarde qui vient nous rendre visite : c'est monsieur le clown !

Dorian. Tel était le nom de la personne qui se cachait sous le déguisement bigarré. Il venait régulièrement visiter les malades désespérés, mettant un point d'honneur à passer le plus de temps possible avec les cas extrêmes. L'infirmière savait que cet homme passait aussi dans les autres CHU de Bordeaux, et participait également à des activités associatives dans lesquelles il rencontrait des adultes. Tous demandaient davantage que l'oreille temporaire d'un psychologue rémunéré pour une prestation chronométrée.

Or Dorian, lui, agissait bénévolement. Riche héritier d'une lignée aujourd'hui réduite à sa seule personne, il était connu dans toute la ville pour son action désintéressée : le don de son temps au profit des plus malheureux. Maisons de retraites, SDF... Il ne se passait pas un seul jour sans que sa présence ne fût rapportée dans un lieu de Bordeaux où sévissait la détresse. Il ne quittait jamais cette ville à laquelle il consacrait l'intégralité de chacune de ses journées.

- Oh là là ! S'exclama le clown en faisant un grand rond avec sa bouche. Mais quelle gentille fille je vois là !

Il s'approcha de la pauvre gamine qui ne réagissait pas. Comme toujours il insisterait, l'infirmière le savait. Plus la victime était prostrée et plus Dorian mettait de coeur à l'ouvrage.

Cet homme est vraiment bon... Un homme bien, comme il en existe si peu !

*

J'ignore l'infirmière et m'approche de la jeune fille. Ses yeux restent fixés ailleurs, hors de notre monde, là où son âme est retenue prisonnière dans un étau de douleur. Ma poitrine se fait plus légère tandis que j'ajuste ma perruque de clown aux mèches rouges bouclées.

Je devine, au corps crispé de cette jeune patiente, que la morphine ne suffit pas à apaiser ses chairs et ses nerfs meurtris. Et je peux sentir ce parfum savoureux, celui d'une âme en peine que rien au monde ne pourra jamais réconforter. Voilà qui est idéal : Une victime toute désignée pour ma technique parfaite.

L'infirmière finit par se retirer, car elle sait que je vais consacrer beaucoup de temps à la pauvrette. Je peux enfin cesser mes pitreries pour savourer pleinement le délicat parfum du désespoir. J'approche mon visage de celui de la jeune fille et reste figé dans un grand sourire, prêt à m'animer à nouveau, au cas où quelqu'un entrerait. Je vais rester ainsi longtemps, sans bouger, car c'est là que réside tout mon art... Il ne me reste plus qu'à plonger mon regard dans celui de cette poupée désarticulée.

Et tu te repais de sa souffrance.

Et je me repais de sa souffrance. Je n'ai besoin de rien d'autre que ce régal, contemplant ce visage défait, ressentant chaque vibration de douleur qui émane d'une victime déjà abimée par d'autres... Une écorchée vive offerte sur un plateau d'argent. La gamine ne réagit pas. A-t-elle conscience de la jouissance que je laisse volontairement poindre dans mes yeux ? J'espère que oui, c'est encore mieux ainsi !

CHAPITRE TROISIEME
Le dévoreur d'âmes

Léo travaillait. C'est en tout cas l'impression qu'il donnait, assis derrière le bureau qu'il occupait habituellement à la hotline d'ESARA. Un oeil attentif aurait néanmoins décelé une attitude trop décontractée pour être totalement honnête : indifférent à ses collègues accaparés par les appels téléphoniques, Léo était en effet à moitié affalé devant l'écran de son ordinateur. Une main figée sur une souris immobile, des verres fumés laissant transparaître une certaine béatitude...

Si le même observateur avait fait le tour du bureau pour se placer derrière cet homme roux d'âge moyen, il aurait alors constaté que ce dernier jouait à la dame de pique. Près de lui se tenait un nouveau collègue, qui consacrait sa première semaine à apprendre par l'observation des membres du service. La leçon du jour, en l'occurrence, était riche d'un enseignement fondamental car, comme le lui rappelait souvent Léo depuis le début de la matinée :

- Il est important de prévenir les tensions qui résultent du stress de ce métier. Tiens, regarde autour de toi...

Raide sur sa chaise, le jeune homme s'exécuta poliment. Tout, autour de lui, n'était que tapotements de claviers, intonations mécaniques ou résignées, et visages crispés.

- Comme tu peux le constater, reprit Léo sans quitter son écran du regard, ce service est le lieu où viennent s'échouer les incidents et la stupidité de notre belle et grande entreprise. Le stress qui en résulte rejaillit sur ceux qui prennent leur métier à coeur, et contamine ainsi leur esprit puis leur corps.

L'homme roux lâcha sa souris avec désinvolture avant de se caler confortablement dans son fauteuil, les bras croisés derrière sa tête qu'il bascula vers le plafond. Il souffla bien haut la fumée de sa cigarette et resta dans cette position en ajoutant :

L'effet négatif du stress sur l'organisme est scientifiquement prouvé. Donc, tel que tu me vois, je soigne mon futur cancer !

Le jeune homme assis à ses côtés hochait timidement la tête quand la voix énervée d'une collègue à l'accent méditerranéen s'éleva :

- Léo, je te jure que je vais finir par te dénoncer au superviseur. L'odeur de cette merde est insupportable !

- Tu vois, reprit posément l'intéressé, trop de stress... C'est vraiment pas bon, ça. Pour ma part, je n'ai pas totalisé plus de deux semaines d'absence en cinq ans ! Je suis celui qui, dans tout ce service, tient la barre sans ne jamais la lâcher ! Vrai ou pas, les gars ?

Deux autres collègues confirmèrent les dires de Léo d'un mouvement de tête. L'un d'eux ajouta avec un sourire :

- Quitte à tenir la barre, jette quand même un oeil aux récifs, de temps à autre...

- Attends, s'offusqua faussement Léo, j'ai travaillé trois heures hier ! Si tu rajoutes à ça une heure de pause et trois heures de backgammon sur internet, le compte y est... Aujourd'hui, c'est relâche !

Léo se redressa et écrasa sa cigarette dans un cendrier habillement dissimulé. Il fixa le jeune homme assis à ses côtés et lança d'un ton enjoué :

- Bon, eh bien il ne reste plus qu'à aller se restaurer au self de notre belle et grande entreprise, qu'en penses-tu ?

Le jeune homme opina du chef en imitant son instructeur, qui se levait déjà en s'étirant.

*

Le déjeuner de Léo avait ressemblé à tous ceux qui se déroulaient habituellement au restaurant d'ESARA : Brouhaha, odeur de friture et plateau-repas calé entre ceux de ses voisins de table. Le reste de la journée de travail s'était écoulé avec pesanteur, un après-midi sans but que Léo avait rempli de parties d'échec sur internet, sous le regard attentif de son binôme du jour. Léo avait ensuite emprunté le métro et savourait désormais une bière, à la terrasse d'un café situé près de son appartement.

Les pensées de l'homme roux se tournèrent sur la soirée organisée quelques soirs plus tôt chez Nadia. Il sourit en se remémorant l'expression de sa femme affrontant le dandy : Déterminée, intelligente et rebelle, voilà comment il l'avait toujours aimée.

Qu'est-ce que ?

Le regard de Léo se figea sur le verre qu'il avait à moitié vidé. Il retira ses lunettes de soleil et approcha la boisson de ses yeux.

On dirait bien que c'est...

Une goutte de liquide sombre et épais commençait à se diluer dans l'alcool, comme si elle venait d'y tomber. Elle développait des volutes bordeaux qui s'éclaircissaient progressivement, en s'étiolant dans le liquide alcoolisé.

Après avoir tâté son visage et constaté qu'il était indemne de toute coupure, Léo concentra à nouveau son attention sur la chope.

Merde, c'est vraiment du...

Du sang. Dans ton verre, sur la table et la terrasse. Du sang partout autour de toi.

Léo recula et se blottit instinctivement dans sa chaise tandis que son verre volait en éclat sur le sol. Plusieurs clients de la terrasse le fixèrent du regard. Tous étaient couverts d'un sang épais qui dégoulinait de leurs vêtements et de leurs visages. Tétanisé, Léo tenta de desserrer ses mâchoires et ses poings.

Personne ne réagit... Il n'y a donc que moi qui vois ça. C'est dans ma tête. Oui, tout est dans ma tête...

Une cliente, installée à une table voisine de celle de Léo, acheva de boire le contenu de son verre, rempli d'un liquide sirupeux et rouge foncé. Elle le reposa alors qu'un filet de sang s'échappait de la commissure de ses lèvres, tachant son tailleur goutte après goutte.

Un homme pénétra sur la terrasse, s'approcha d'elle, la salua et l'embrassa, se souillant ainsi de ce sang qui ne cessait de s'étendre sur le visage et les vêtements de chaque client. Il s'assit sur une chaise poisseuse et posa ses coudes dans la flaque d'hémoglobine qui recouvrait la table, tout en regardant amoureusement sa partenaire dans les yeux.

Le sang suintait et dégoulinait de chaque élément des environs et chacun, inconscient de sa présence, l'étalait par ses gestes. Au bord de la nausée, Léo lâcha nerveusement un billet sur la table et s'en fut hâtivement.

Seules deux rues et une intersection séparaient le café de son appartement, mais ce parcours ensanglanté se révéla être une véritable épreuve.

Léo s'effondra au milieu du salon après avoir claqué la porte d'entrée derrière lui. Bien que l'appartement ne fût pas d'une apparence plus accueillante que la terrasse du café ou le chemin de retour arpenté fiévreusement, Léo était néanmoins à l'abri des regards indiscrets. Il poussa un premier râle tandis que sa poitrine se serrait douloureusement.

Ca va passer, comme les deux autres fois. Ce n'est qu'une hallucination, ça ne peut pas me faire de mal !

C'est alors que Léo entendit un bruit de fond familier. D'abord léger comme un souffle, il montait rapidement en intensité, tel un fourmillement sans cesse amplifié par un nombre croissant d'insectes. De fourmillement, le bruit se fit plus net et plus sec, au point de devenir un cliquetis. Un cliquetis métallique.

Dans ma tête, tout est dans ma tête...

Léo se roula en boule à même le parquet et ferma les yeux en plaquant ses mains sur ses oreilles. Ceci n'atténua aucunement le cliquetis, qui ne cessait de gagner en intensité. De frénétique, le bruit devint rageur, décrivant des cercles de plus en plus serrés et rapides autour de sa victime impuissante.

N'en pouvant plus, Léo se redressa en hurlant, les yeux écarquillés par la terreur... Pour constater que le bruit venait de se taire. Le sang aussi, avait disparu, mais était désormais remplacé par un bien étrange objet : une sphère, qui flottait à la hauteur du visage de Léo.

Ce dernier recula lentement, sans parvenir à détacher son regard de l'anomalie qui envahissait son champ de vision. Aussi volumineuse qu'une vingtaine de ballons de basketball, elle semblait faite d'un métal argenté parfaitement lisse. Léo demeura immobile, fasciné qu'il était par ce globe d'argent, impeccable et rutilant. Il n'avait jamais vu une telle perfection esthétique ailleurs que dans des images de synthèse créées pour le cinéma.

Le silence qui venait d'envahir la pièce semblait émaner de cette sphère parfaite, comme si cette dernière dévorait chaque son. Ne supportant plus le calme surnaturel qui l'enveloppait, Léo racla sa gorge puis claqua des doigts... Mais aucun bruit ne parvint à ses oreilles. Même la ventilation automatique s'était tue, elle qui n'avait cessé de heurter les oreilles délicates de Léo depuis qu'il s'était installé chez Gaëlle, un an plus tôt. La sphère semblait happer chaque manifestation de vie.

Cette chose, Léo, n'appartient pas à ton monde. Et, bien qu'elle ne possède pas d'âme, tu as tout intérêt à être attentif à ses projets... Car son appétit pourrait se porter sur bien autre chose que ton univers sonore.

*

Gaëlle souffla. Elle venait de trouver les deux millions d'euros nécessaires pour boucler le budget annuel global. Bien que la stratégie de développement décidée par le président directeur général constituât un investissement qui lui avait donné beaucoup de fil à retordre, la jeune cadre supérieure venait, après des semaines de travail acharné, de rendre la chose réalisable. Elle relâcha la tension musculaire qui avait envahi son corps, puis étendit ses jambes sous son bureau en s'étirant.

Fière d'elle, Gaëlle imaginait déjà la scène : elle, debout devant le parterre formé par la direction. Elle, expliquant comment quelques centaines de milliers d'euros investis dans la rénovation d'anciens locaux parisiens augmentaient fortement leur valeur immobilière, rehaussant d'autant les actifs d'ESARA dans le bilan comptable.

« Cette plus-value immobilière va nous permettre de libérer les liquidités qui financeront les investissements voulus par notre président directeur général. Nous ne rognerons donc pas sur les budgets de l'informatique et du marketing, comme le craignaient certains. Voilà comment, en dépensant de l'argent dans des travaux de rénovation a priori peu nécessaires, ESARA peut poursuivre sans risque son développement en dépit de la crise économique ! ».

Salve d'applaudissements, stand up façon fin de film américain, et grand sourire triomphant de Gaëlle.

Oui, la jeune femme s'y voyait déjà. Une telle perspective lui insufflait une nouvelle énergie en dépit du marathon qu'avaient été les dernières semaines, consacrées à recueillir et analyser les résultats d'expertises prospectives.

Gaëlle se préparait à rentrer chez elle pour y rejoindre Léo, quand quelqu'un frappa à la porte de son bureau.

Et merde...

- Entrez ! Lança-t-elle d'un ton neutre.

La porte s'ouvrit lentement sur Monsieur Führops. La cinquantaine, chauve et bedonnant, cet alsacien à l'accent et au caractère trempés savait s'imposer dès le premier regard qu'il posait sur son interlocuteur.

- Monsieur le responsable du service comptabilité ! Que me vaut l'honneur de votre visite ? Interrogea Gaëlle avec un sourire forcé.

Ce dernier referma cérémonieusement la porte derrière lui puis se dirigea théâtralement au centre de la pièce. L'heure semblait grave car l'homme marqua une pause, tandis que sa supérieure le fixait impatiemment du regard. Il lança finalement :

- Il s'est passé, dans nos locaux, une chose parfaitement inadmissible, Madame Vertigo.

Vol, harcèlement, séquestration et prise d'otage furent les causes qui défilèrent aussitôt dans l'esprit de la jeune femme.

- Oui, une chose grave Madame...

Le chef de service marqua un silence.

- Je vous écoute, Monsieur Führops. Le pressa Gaëlle.

- C'est une chose peu évidente à raconter ainsi, de but en blanc. Bredouilla finalement Monsieur Fuhrhop, pourtant réputé s'émouvoir difficilement.

Quand même pas un viol... Ou un meurtre ?

Cet alsacien fortement charpenté trouva finalement la force d'ajouter, après avoir pris une grande inspiration :

- Cela s'est passé ce matin, dans le bureau occupé par mes subalternes. Un... Un étron a été découvert dans la corbeille à papier de Gladys.

Il fallut un certain temps à Gaëlle pour comprendre pleinement le sens de cette dernière réplique. Elle rétorqua finalement, avec une froideur calculée

- Si je comprends bien la situation, vous êtes venu jusqu'ici pour m'informer qu'un excrément avait été placé dans l'une des poubelles de la comptabilité ?

- C'est une crotte d'origine humaine ! Se défendit le chef de service. Imaginez-vous la scène qui s'est déroulée dans nos locaux ?

Oh putain oui, mon pote !

Gaëlle fit de son mieux pour réfréner son hilarité et conserver une apparence affectée. Elle donna à sa voix un ton affligé et compatissant :

- Je comprends votre émoi, cher Monsieur Führops. Je vous ai néanmoins placé à ce poste justement parce que je sais combien les responsabilités qui pèsent sur ce service sont lourdes. Vous saurez gérer cette épreuve, je le sais... Prenez comme une preuve de confiance le fait que je vous laisse toute latitude pour intervenir seul sur une telle affaire. Vous saurez préserver la dignité de notre entreprise, j'en suis convaincue !

C'est un Monsieur Führops galvanisé par la noblesse de la délicate tâche lui incombant désormais, qui se dressait devant sa directrice de département. Et c'est en chevalier des croisades qu'il se retira, sur ces paroles pleines de ferveur et de solennité :

- Je ne vous décevrai pas, Madame.

Gaëlle attendit qu'il se fût suffisamment éloigné pour éclater de rire.

- Une merde... Dans une corbeille ! Ils n'ont donc que ça à faire !

Une fierté supplémentaire venait de s'ajouter à cette fin de journée : celle d'avoir esquivé en finesse la gestion chronophage d'un fait totalement dénué d'intérêt. Voilà qui ferait sourire son Léo bien-aimé... C'est du moins ce que pensa Gaëlle en éteignant la lumière de son bureau et en refermant la porte derrière elle.

*

Le retour de Gaëlle en métro fut rapide et étouffant, ballotée qu'elle fut dans une rame bondée. Une fois descendue à sa station, la jeune femme émergea à l'air libre à toute allure pour, cent mètres plus loin, pousser la porte de son immeuble. Le bruit de ses talons aiguille résonna presque douloureusement à ses oreilles, tandis qu'elle gravissait vivement les marches qui la menaient au premier étage. La jeune femme entra en soupirant.

- Léo... Tu as encore oublié de verrouiller l'entrée. Marmonna-t-elle en refermant la porte derrière elle.

Gaëlle se figea, alors que ses yeux s'agrandissaient et que ses pupilles se contractaient.

- Léo ! Cria-t-elle en se précipitant vers son époux étendu sur le sol, inconscient.

Ce dernier respirait profondément, comme s'il était simplement endormi.

- Léo ! Appela à nouveau la jeune femme en secouant délicatement l'une des épaules de son mari.

- Poulette ? Balbutia-t-il en ouvrant péniblement un oeil.

- Mon chéri... Mais que t'arrive-t-il encore ? Implora la jeune femme plus qu'elle ne le demanda. Comment te sens-tu ? Tu peux bouger ?

L'intéressé se redressa lentement. Il pressa une main sur ses tempes et grimaça de douleur.

- Tu as encore eu des hallucinations ?

Léo, groggy, ne répondit pas. Il se releva maladroitement en s'appuyant sur Gaëlle puis s'effondra sur le canapé.

- Ça ne peut pas continuer ainsi, tu dois voir un médecin sans tarder... J'appelle tout de suite les urgences ! Ajouta-t-elle en pianotant fébrilement sur son téléphone portable.

Léo tenta vainement de protester tandis que son épouse communiquait leur adresse à l'hôpital qu'elle venait de contacter. Elle raccrocha et s'approcha tendrement de son homme.

- Ne t'inquiète pas, ils arrivent. Et je t'assure que, cette fois-ci, absolument tous les examens seront faits. Nous découvrirons ce que tu as, amour... Ajouta-t-elle sur un ton maternel.

Léo approcha sa bouche de l'oreille de sa femme et murmura d'une voix faible :

- Ils ne trouveront rien, cette fois-ci non plus. Je pensais te protéger en te cachant certaines choses... Mais il est peut-être temps que tu saches, à présent.

Léo parla encore longuement à l'oreille de son épouse alors que le bruit de la ventilation couvrait en partie sa voix, à peine audible. La jeune femme écarquilla les yeux, manifestant une incrédulité qui se mua rapidement en peur, au fil du récit de son mari.

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