De chair et de cendres - Le dernier Bouddha

CHAPITRE PREMIER
La maison

Elle ressemblait à l'une de ces demeures traditionnelles, à la fois rassurantes et anciennes. Entièrement constituée de vieux bois parfaitement entretenu, son volume imposant donnait le vertige à qui voulait en contempler la façade de trop près.

Vincent, un homme chauve solidement charpenté et habillé d'une veste noire sur un jean sombre, s'approchait lentement de cette bâtisse. Il arrêta sa progression une fois parvenu devant l'entrée. Il demeura ainsi, le pied placé sur la première des deux marches qui menaient au perron, tandis qu'un vent léger et tiède lui apportait les fragrances estivales de la campagne. Il tourna la tête pour balayer une dernière fois les environs du regard. Un soleil couchant, quelques arbres épars dont les ombres s'allongeaient loin sur le sol, une herbe folle et sèche qui s'étendait à perte de vue et... Rien d'autre. Que pouvait donc faire cette maison perdue en plein milieu de nulle part ?

Quoiqu'il en fût, cette masure tombait à point nommé. Un frisson parcourut le corps de Vincent, qui se crispa en serrant les bras autour de sa taille.

Elle m'a l'air totalement vide, cette baraque...

C'est ce que laissait deviner la poussière recouvrant le perron, ainsi que l'absence de lumière derrière les fenêtres. Vincent n'avait remarqué ni empreintes de pieds ni traces de roues dans l'herbe et la terre... Pas plus qu'il n'avait relevé l'existence d'une route ou d'un chemin aux alentours.

Le vent caressa à nouveau le crâne luisant de ce trentenaire bien bâti et le fit frissonner, en dépit de la chaleur estivale.

Une vraie journée de merde... Peut-être au moins vais-je pouvoir pioncer peinard ?

Vincent gravit la seconde marche et frappa à la porte. Il réitéra son geste après cinq secondes d'une attente silencieuse, appelant cette fois-ci :

- Hé ho ! Y'a quelqu'un ?

Rien. La demeure n'émettait aucun son ni ne trahissait de mouvement. Vincent tourna lentement la poignée et poussa la porte, qui obtempéra dans un léger grincement théâtral. Une longue seconde s'écoula avant qu'il ne comprenne ce que ses yeux lui montraient puis... Sa bouche s'ouvrit finalement en un O de surprise émerveillé.

Hé ben mon vieux, on dirait même que la journée va plutôt bien se terminer !

La porte venait de s'ouvrir sur un vaste salon occupant la totalité du rez-de-chaussée. La décoration était des plus modernes : les murs, complètement lisses, étaient peints en diverses nuances de gris assorties aux couleurs du mobilier. Sur le mur de droite était fixé un - très - grand écran plat. Une table basse en verre séparait ce dernier d'un large canapé en cuir blanc. Vincent, qui détestait pourtant le côté avachi du mobilier en cuir traditionnel, ne put s'empêcher d'admirer la tenue de celui qui ornait le salon.

Il fit deux pas afin de mieux voir le poêle moderne et compact qui lui faisait face, loin au fond de la pièce. Un coup d'oeil sur la gauche lui confirma la présence d'un massif bar américain. Le plan de travail semblait être fait d'un matériau noble, à la fois chic et résistant.

Du marbre peut-être ?

Vincent en fit le tour et constata qu'il était généreusement approvisionné en alcools et autres boissons. Les nuances de cette partie du rez-de-chaussée étaient plus foncées, démarquant clairement une limite entre le bar et le reste du salon. Vincent esquissa le geste de se servir et suspendit son mouvement.

Mais t'es con ou quoi ? Vérifie d'abord que la baraque est vide !

Il passa une main sous le pan de sa veste pour s'assurer de la présence de son pistolet. Il était bien là, dans le holster qui le maintenait plaqué contre son flanc gauche. Vincent en vint à se demander comment le poids de cette arme à feu - pourtant de petite taille - avait pu le gêner durant sa cavale pédestre dans la campagne française, en plein été.

Bon, on est plus à ça près maintenant...

Vincent se débarrassa de sa veste qu'il posa sur le bar, retira le holster dans un léger soupir de soulagement, essuya ses mains sur son teeshirt noir mouillé de sueur, et assura une prise ferme sur la crosse du pistolet. Il parcourut le salon d'un regard circulaire pour vérifier que, hormis la porte d'entrée, la seule autre issue était constituée par un escalier métallique en colimaçon, finement forgé. Ce dernier prenait naissance près du poêle, pour monter à la verticale et se terminer là-haut, dans le grand inconnu du premier étage.

Vincent déglutit douloureusement. Sa gorge était sèche. Bien qu'il ne fût pas homme à avoir peur, il détestait prendre des risques inconsidérés... Or l'utilisation de ce genre d'escalier le rendait vulnérable à une attaque surprise. Un frisson parcourut son corps.

- Il fait étonnamment frais dans cette bicoque ! Lança-t-il, comme pour défier un adversaire invisible.

Ne jamais montrer sa peur. Ne pas laisser d'ouverture à la moindre faiblesse, que ce soit au regard des autres, ou au sien propre... Ce principe régissait la vie de Vincent, qui s'approcha calmement de l'escalier et le gravit précautionneusement, tous sens en alerte. Il glissa prudemment sa tête dans l'obscurité de l'étage supérieur, puis y engagea le reste de son corps.

Ses yeux s'habituaient à la pénombre quand il réalisa que le soleil commençait à disparaître derrière l'horizon. Quatre pièces partageaient ce niveau. Trois des portes étaient ouvertes, laissant deviner tour à tour une chambre à coucher luxueuse, une salle de bain dernier cri, et un bureau très design. Chaque pièce possédait sa couleur et son propre style. Bien que ces dernières semblassent vides, Vincent commença par les explorer silencieusement.

La salle de bain était habillée d'un carrelage coûteux de couleur beige taupe. Ce dernier s'accordait harmonieusement avec le ton du double lavabo et la grande douche italienne, garnie de jets de massage. Des serviettes beiges impeccablement pliées semblaient attendre qu'on les utilise.

Un hôtel... On dirait une grande chambre d'hôtel luxueuse qui vient juste d'être faite, genre Ritz ou Hilton.

Ce sentiment fut confirmé par la chambre au grand lit en wengé noir, impeccablement fait lui aussi. Une large télévision à écran plat s'intégrait admirablement au style japonais de la pièce, où s'alternaient des tons noirs et blancs. Comme dans le salon et la salle de bain, la sobriété était la première chose qui frappait Vincent : aucun objet superflu, espace dégagé et épuré... Et surtout : aucune cachette pour qui aurait voulu le surprendre.

Idem pour la troisième chambre, tout de rouge peinte et au style très technologique : ordinateur - rouge - dernier cri, relié à trois grands écrans à haute définition...

Trois écrans !

Ces derniers étaient laqués de rouge, comme l'étagère sur laquelle étaient méticuleusement rangés des disques durs externes à forte capacité de stockage, ainsi que différents matériels High-tech. Pas un seul câble ne dépassait, chaque objet constituant autant de petits soldats parfaitement alignés. La grande armée qui en résultait offrait un visage unique et lisse. La maison toute entière semblait attendre au garde-à-vous et crier : « vas-y chef, utilise-moi, je suis prête à servir ! ».

Reste encore la dernière pièce, Vince...

Le jeune homme regagna furtivement l'espace commun qui séparait les quatre pièces. Il posa une main sur la poignée de la porte fermée et attendit un instant, prêt à utiliser son arme.

Un lapin, deux lapins, trois lapins, quatre lapins...

Décharge d'adrénaline, pression rapide sur la poignée, poussée violente en avant et... Choc frontal.

- Merde ! Putain de porte à la con !

Vincent venait de s'écraser pesamment contre cette dernière, qui n'avait pas bronché. Le coeur battant la chamade, il frictionna son front endolori. La poignée n'avait pas basculé, l'accès étant manifestement verrouillé. Vincent reprit son souffle en réfléchissant. La porte était faite de bois plein et le pêne semblait robuste. Chevilles, pieds et épaules risquaient de souffrir de chocs répétés contre un tel rempart.

Une alternative plus radicale - tirer une balle dans la serrure - exposait Vincent au risque d'une projection de fragments ou de ricochet contre une partie métallique. Le plus sûr consistait donc à trouver un objet suffisamment massif et maniable pour servir de bélier.

- Je reviens dans un instant, choupinette ! Lança Vincent en descendant le plus silencieusement possible l'escalier métallique.

Bordel, il fait vraiment sombre maintenant !

Le jeune homme enfonça l'un des interrupteurs du salon, répandant ainsi une lumière vive dans l'espace du rez-de-chaussée. Elle diffusait à partir de nombreuses appliques métalliques modernes, judicieusement dispersées et intégrées aux murs.

'Pas remarqué de lignes à haute tension autour de la baraque... Des câbles enterrés ? Non, pas pour une unique bicoque paumée en pleins bois... Peut-être des panneaux solaires sur le pan du toit qui était hors de vue quand je suis arrivé ?

Vincent remarqua une petite pile de buchettes proprement rangées près de l'insert. Il s'arma de la plus massive d'entre elles, remonta furtivement au premier étage et, après s'être assuré de la vacuité des trois autres pièces, se positionna face à la porte fermée.

- Dieu, qui n'était qu'amour, fit un tas de choses peu recommandables. Il demanda à Caïn d'assassiner son fils, transforma la femme de Lot en statue de sel, envoya les plaies sur l'Egypte et le déluge sur le monde.

Vincent avait lâché tout cela d'une voix sentencieuse et monocorde. Il attendit deux secondes, puis abattit une première fois la buche contre la porte qui vibra dans un grand bruit sourd. Elle commença à donner des signes de faiblesse au septième coup, comme touchée par la symbolique biblique de ce chiffre. Elle se fissura au douzième choc, et céda quelque part entre le vingt-et-unième et le vingt-troisième assaut.

Il ne restait plus qu'à appuyer un tantinet sur ce qu'il restait de la porte fracassée afin de l'ouvrir complètement. Vincent, porté par l'ambiance théâtrale de la situation, ajouta sur le ton exalté d'un prêcheur fanatique :

- Dieu, qui n'était qu'amour, créa l'homme. Voyant que cela était ennuyant, il ajouta en lui la peur, la colère, la haine et la jalousie... Mais aussi la propension à la guerre et à la destruction. Il plaça tout cela en Adam, plantant ainsi les germes d'un enfer permanent dans l'humanité elle-même. Il s'arrêta alors et vit que cela était bien... Car, comme chacun le sait, Dieu venait de créer l'homme à son image !

S'il se trouvait un être humain derrière cette porte, il ne pouvait raisonnablement qu'être terrorisé, eu égard aux circonstances et à l'ambiance savamment distillée par Vincent. Dans le cas contraire, la personne qui se cachait potentiellement dans cette dernière pièce se révèlerait être un adversaire redoutable.

Vincent lâcha délibérément la buche dans l'escalier métallique, qui résonna douloureusement à ses oreilles. Il saisit son pistolet à deux mains et donna un violent coup de pied dans la porte... Qui s'ouvrit sur de magnifiques toilettes entièrement carrelées de gris anthracite.

Vides...

Vincent se détendit et abaissa son arme. Poser son séant en un tel lieu devait bien valoir l'équivalent de la douche italienne à jets qui se dressait plusieurs mètres derrière lui. Y essuyer son fondement devait par ailleurs plonger la personne concernée dans une béatitude qui n'avait d'égal que le luxe avec lequel cette pièce avait été décorée.

Tout ça pour se torcher le cul...

Le moins que l'on pût dire était que le propriétaire des lieux avait préféré opter pour l'ostentation, et ce jusque dans un endroit où l'exubérance n'était a priori pas de rigueur. Tout assumer jusqu'au bout, sans honte ni concession, voilà qui plaisait à Vincent. Cette bâtisse semblait avoir été décorée sur mesure pour lui, contrastant étonnamment avec l'aspect extérieur, très rustique. Sans doute s'agissait-il d'une vieille demeure refaite par un architecte décorateur...

Vincent tira la chasse et put ainsi vérifier que l'eau s'écoulait normalement. Il pivota sur lui-même et se rendit dans la salle de bain, afin d'étancher la soif qui le brûlait depuis des heures. Il put ensuite s'assurer que l'eau chaude était bien...

- Hé ! Mais c'est brûlant ! Cria-t-il en retirant précipitamment sa main.

Il régla le mitigeur sur une température froide et laissa un moment sa main sous le jet. Le contexte était peu approprié pour risquer une infection consécutive à une brûlure. L'expérience avait en effet enseigné à Vincent qu'une cavale rondement menée consistait avant tout à observer la plus grande des prudences. Ce dernier regardait au loin, derrière sa main plongée sous le jet d'eau. Il réfléchissait à la façon dont la maison pouvait être alimentée en eau et en électricité.

Peut-être un réservoir de récupération des eaux de pluies ? Ça et les panneaux solaires... Ça tient la route : la maison a été récemment refaite, probablement selon des normes écolos.

Ceci expliquait l'incroyable fraicheur de la bâtisse, probablement très bien isolée.

Une maison aménagée pour deux personnes... Trois ou quatre avec le canap'. Bon, hé bien espérons que le proprio n'ait pas dans l'idée de débarquer ici cette semaine !

Tout d'abord passer la nuit en ce lieu pour se rétablir. Peut-être ensuite se reposer durant quelques jours, le temps de brouiller les pistes...Vincent avait d'ailleurs remarqué, près du bar, un grand réfrigérateur américain en acier, très généreusement garni. Qui donc s'échinerait à le chercher jusqu'ici ? Il connaissait la façon de penser de ceux qui étaient à ses trousses : Plus le temps passerait et plus ils le rechercheraient loin de cette région... Attendre un peu, non loin de l'endroit qu'il était censé fuir, constituait donc un choix sage... Et de quoi se remettre de quatre jours trépidants.

Vincent retira sa main du jet d'eau et frissonna.

- Bon sang mais ça caille vraiment, ici !

Il descendit au salon puis alimenta l'insert avec deux buches, qu'il alluma à l'aide des allumettes fournies à cet effet. Il s'assit face au foyer mais demeura intérieurement glacé, en dépit de la chaleur qui irradiait son corps.

Une douche chaude, ce serait pas mal ça !

Rien n'y fit. L'eau chaude ruisselait sur le corps de Vincent, qui demeurait la proie d'une insidieuse fièvre froide. Il supposa qu'il commençait simplement à ressentir la fatigue à laquelle son corps était soumis sans discontinuer depuis plusieurs jours de cavale.

Vincent se dirigea vers la chambre à coucher avec la ferme intention d'en savourer tout le confort. A peine eut-il le temps de placer son arme entre le matelas et la tête du lit, canon orienté vers le sol, qu'il s'abandonnait déjà au moelleux de la couche luxueuse. Il sombra rapidement dans un profond sommeil.

*

Quelqu'un !

Vincent venait de se redresser brutalement sur le matelas, arme au poing et le coeur battant la chamade.

Ce bruit... Un grincement ? Peut-être le bois de la maison qui travaille ?

Le jeune homme tendit l'oreille, mais la bâtisse demeura totalement silencieuse. La pâle lueur lunaire pénétrait par la grande fenêtre de la chambre, permettant ainsi à Vincent de deviner les contours des murs et des meubles. Il pouvait même percevoir l'escalier métallique, situé loin derrière la porte ouverte de sa chambre. Il ferma les paupières et se concentra sur l'ambiance sonore de la maison.

Rien. Pas même un pet de mouche, comme aurait pu le dire Vincent, qui ouvrit largement les paupières et attendit un moment. Il estimait qu'il devait s'être écoulé plusieurs heures depuis qu'il s'était endormi quand... Il sursauta.

Un second bruit venait de retentir, résonnant dans toute la maison.

Un grincement, c'est bien ça... Comme du bois qui craque. Et ça vient de l'escalier !

Prenant garde à n'émettre aucun son, Vincent se leva lentement. Il retira le plus délicatement possible le cran de sureté de son arme, puis se dirigea à pas feutrés vers la porte de sa chambre.

La lune éclaire ta chambre. Si quelqu'un est tapi en bas, dans la pénombre, il verra ta silhouette se détacher du reste...

Vincent s'agenouilla puis progressa précautionneusement, à quatre pattes, en direction de l'escalier en colimaçon.

Nouveau bruit. On eût dit cette fois-ci qu'une planchette venait d'éclater... Juste sous la position du jeune homme.

Merde ! Il y a quelqu'un dans ce putain d'escalier !

Vincent se redressa brusquement et, le bras gauche tendu, pointa son arme en direction de l'escalier, tout en plaçant sa main droite sur l'interrupteur de l'étage. Il pressa simultanément sur ce dernier et sur la gâchette de son pistolet... La détonation du tir le fit sursauter tandis que la lumière inondait les lieux. Assourdi, ébloui, l'épaule endolorie par l'effet de recul et les yeux exorbités par l'excitation, Vincent contemplait un escalier et un salon vides de toute présence étrangère. Chaque chose était à sa place, immobile sous l'éclairage artificiel et froid. Les tempes battantes, Vincent se retourna lentement, alors que de petits points de lumière dansaient devant ses yeux.

Il massa son épaule en soupirant. Il vérifia ensuite les chambres du premier étage et n'y trouva rien.

Il descendit dans le vaste salon et tourna doucement sur lui-même en scrutant chaque détail. Rien, là non plus.

Il ouvrit alors le grand frigo américain. Une bonne partie du contenu était destinée à se conserver longtemps... Le reste laissait néanmoins supposer que l'habitant légitime des lieux ne tarderait pas à revenir.

Nouveau craquement.

Un frisson parcourut le dos de Vincent tandis que chaque poil de son corps se hérissait. Le bruit provenait de l'escalier en métal situé juste dans son angle de vue. Il sembla au jeune homme que ce dernier venait de vibrer légèrement. Comment donc du métal pouvait-il émettre une telle sonorité : celle du bois qui gémit quand il se plie ?

Bon, reste calme Vince. Au moins une partie de la structure de cette baraque est très probablement en bois. Le fait que tout ait été refait superficiellement avec des matériaux différents n'y change rien. Or le bois dans lequel est fixé cet escalier travaille... Car il est vieux. La fraicheur de la nuit contraste avec la chaleur du jour, ce qui contribue également à faire craquer les parties en bois qui se dilatent et se contractent. Tout va bien... Tout est OK.

- Merde, comment veux-tu que je sache si quelqu'un rentre ici pendant mon sommeil, maintenant ? Lança Vincent aux lames métalliques disposées en colimaçon.

La lumière... Tu es en train de signaler ta présence !

Le jeune homme éteignit toute source d'éclairage et demeura assis un moment dans l'escalier, enveloppé par les ténèbres. Une étreinte glacée commençait à le paralyser quand...

Besoin de roupiller au chaud.

L'arme toujours vissée au poing, Vincent monta se coucher dans son grand lit moelleux. Il sombra aussitôt dans l'inconscience.

*

Vincent fut réveillé par le pinceau de lumière qui s'était posé sur ses paupières closes. Il se redressa péniblement en frottant ses yeux, puis passa lentement une main sur son visage déjà rougi par le soleil.

- Ça serait sympa d'ajouter des volets à cette baraque ! Lâcha-t-il en s'étirant et en se dirigeant vers la salle de bain.

Cette dernière était fort bien pourvue en nécessaire de toilette neuf, encore emballé. Douche, rasage, brossage de dents, et même : application d'un aftershave hydratant et délicieusement parfumé... Voilà qui aurait dû ragaillardir Vincent, encore exténué malgré sa longue nuit de sommeil.

Il enfila ses vêtements, dont le contact poisseux suscita un frisson de dégout, plaça son arme dans le holster qu'il fixa sous sa veste, puis descendit au bar où il se servit un grand verre de jus de fruits.

- Il fait toujours aussi froid dans cette bicoque ! Lâcha-t-il, comme une réprimande adressée à la demeure.

Vincent sortit au grand air et fut aussitôt pénétré par la chaleur de cette fin de matinée estivale. Il laissa traîner son regard ébloui sur les environs. La maison se situait au centre d'une grande clairière, que le jeune homme avait fortuitement découverte durant sa marche forcée, la veille, au sein de la forêt domaniale de Châteauroux. Il portait encore sur ses vêtements les traces des fougères aigle, qui avaient battu ses flancs durant sa progression hâtive entre les hêtres et les vieux chênes. Vincent connaissait les environs, et il ne lui semblait pas qu'une maison eût été sensée y être bâtie...

Il s'étendit sur les herbes éparses et roussies, près de la maison. Il ferma les yeux et croisa les bras derrière la tête, pour mieux profiter du soleil qui le réchauffait et le revigorait. Une bonne heure défila ainsi, sans que Vincent ne trouve la volonté nécessaire pour se lever.

T'auras l'air fin si tu chopes une insolation, gros malin !

Il se releva donc en titubant, tel un plagiste émergeant de sa sieste, et décida d'aller se dégourdir dans le sous-bois environnant. L'herbe était de plus en plus fournie, au fur et à mesure qu'il s'éloignait de la maison. Vincent arriva bientôt à la hauteur des premiers arbres, d'abord espacés les uns des autres, puis de plus en plus resserrés. Cette implantation progressive donnait un aspect naturel à la clairière, comme si aucun homme n'avait jamais décidé d'en délimiter les contours exacts. La végétation enveloppait ainsi la bâtisse par couches successives de plus en plus épaisses, comme si un champ mortifère la repoussait de la maison.

Terrain contaminé par un produit chimique ? Ou bien cette bicoque serait bâtie sur une ancienne décharge tout juste recouverte d'une fine couche de terre ? Etonnant quand même, dans une forêt comme celle-ci...

Vivifié par une atmosphère si bucolique, Vincent se paya même le luxe de transpirer à nouveau à grosses gouttes. Il fut surpris par le silence épais qui assourdissait les lieux. Lui, qui savait combien la faune était abondante en ces lieux, s'était attendu à croiser quelques mammifères... Sans pour autant tomber nez à nez avec le fameux cerf élaphe qui était réputé arpenter ce domaine, le jeune homme était étonné de ne pas entendre au moins le piaillement d'une corneille ou d'une perdrix.

- Retourner dans cette glacière ne m'enchante guère, lança Vincent à un sorbier aux branches noueuses. Mais, vois-tu, cette baraque est tout de même plus confortable que toi et tes congénères !

A vrai dire, Vincent ressentait une certaine attirance pour cette demeure, aménagée selon ses rêves. Du moins, s'il avait dû imaginer une maison idéale, l'aurait-t-il sans doute mentalement dessinée comme celle-ci : jusqu'à l'absence même de cuisine, inutile pour lui qui ne se nourrissait qu'à extérieur. Le jeune homme glissa un regard vers la bâtisse qui se dressait au loin, au centre du dégradé de verdure concentrique... Telle une flèche plantée au milieu d'une cible fragile.

Vincent voulut tourner la tête mais, déjà, une forme de lassitude s'emparait de lui. Il ne parvenait pas à détacher ses yeux de la maison ni même à les fermer, comme cela lui arrivait lors de certaines soirées qui se prolongeaient tard dans la nuit.

T'es vraiment crevé. Un petit somme dans ce bon vieux lit 'serait pas du luxe, non ?

Oui, l'idée d'aller se reposer dans la chambre de ses rêves s'imposait maintenant à Vincent comme une évidence.

Il retourna donc à sa planque de luxe gracieusement climatisée, comme il la qualifiait désormais. Il monta à la chambre, et s'affala tout habillé sur le lit.

*

Frissons, puis retour au néant d'un sommeil sans rêve. Nouveau frisson, particulièrement désagréable celui-ci.

Vincent tourna sur lui-même, se mit en position foetale en s'enveloppant dans la couette... Et sombra à nouveau.

*

Vincent se réveilla en sursaut dans la nuit. Un craquement venait de retentir dans toute la maison. Progressif et profond, ce bruit était très différent de ceux qui étaient survenus jusqu'alors... On eût dit qu'un archer tortionnaire testait la résistance de son arme en la bandant lentement jusqu'à atteindre le point de rupture.

Saisir fébrilement le pistolet, en retirer fiévreusement le cran de sureté et se diriger à pas de loup vers l'escalier devenaient une habitude. C'est ainsi que, l'esprit encore lourd de sommeil, Vincent se retrouva prêt à faire feu. Sa main libre tâtonnait à la recherche de...

L'interrupteur ! Bordel... Il est où ?

Il avait tout simplement disparu. L'escalier, pour sa part, semblait différent. Vincent se concentra sur ce dernier et se figea.

- Merde ! Putain de bordel de merde !

Le clair de lune laissait deviner un vieil escalier en bois...

Pas du tout en colimaçon !

Un escalier qui partait en ligne droite et en pente régulière depuis le premier étage où se tenait Vincent, jusqu'au milieu du salon... Un escalier rustique, beaucoup plus encombrant que les lames métalliques verticalement disposées, qui avaient disparues elles aussi.

- C'est pas possible... Illusion d'optique ! Siffla le jeune homme entre ses dents, tandis que sa main serrait davantage le pistolet.

Vincent posa un pied sur la première marche, qui émit un grincement de vieux bois fatigué. Nouveau pas en avant, nouveau grincement. Il descendit encore une marche, constatant ainsi l'absolue rectitude de l'escalier, qui n'avait décidément rien d'un colimaçon. L'esprit froid et posé de Vincent traita cette information du mieux qu'il le pouvait... Avant de s'arrêter net, telle une horloge à la mécanique grippée par le givre.

Que... Qu'est-ce que...

La dernière marche située tout en bas de l'escalier venait de ployer, comme écrasée par un invisible colosse. En dépit de l'obscurité, Vincent distinguait la courbure adoptée par la lame de bois qui semblait prête à céder. L'escalier grinça alors de toutes parts, comme s'il encaissait à son tour une pression incommensurable. Vincent ressentait certains craquements jusque dans ses jambes et le bas de son dos...

La lame de bois récupéra finalement sa rectitude originelle dans un lent et effroyable grincement.

Putain... Putain de nom de Dieu de bordel de merde !

Incapable de réfléchir ou de bouger, Vincent avait perdu jusqu'au réflexe de respiration.

Nouveau craquement. C'était cette fois-ci l'avant-dernière marche, qui gémissait à son tour dans une longue plainte tout en se courbant de plus en plus.

Le mobilier ! Où est passé ce putain de mobilier ?

Le salon paraissait vide, sous le pâle éclairage lunaire qui diffusait par des fenêtres aux contours désormais irréguliers. Il sembla par ailleurs à Vincent que les murs n'étaient plus aussi lisses et modernes.

En bois, tout est en vieux bois !

Disparue, la télévision hors de prix ; volatilisé, le canapé en cuir blanc grand confort ; évaporés, le bar en marbre et le frigo américain grand format. Le salon était nu, vieillot, et sentait la poussière.

Vincent sursauta. L'avant-dernière marche venait de récupérer brutalement sa forme originelle dans un craquement presque surnaturel.

- Mais qu'est-ce qu'y s'passe dans cette foutue baraque ! Hurla Vincent, paniqué, en pointant son arme en direction de la base de l'escalier.

Ce dernier répliqua de façon encore plus sonore, enfonçant brutalement la lame suivante.

Ça se rapproche... Ça monte, marche après marche !

Vincent fit feu. Un éclair illumina les lieux durant une fraction de seconde, révélant un salon en ruine. Une épaisse et large toile d'araignée près du cadavre desséché d'un rat musqué... Cette image fugace s'imprima sur la rétine de Vincent, qui demeura ébloui l'espace d'un instant.

Il entendit une nouvelle marche ployer brutalement. Ce bruit lui semblait plus proche et plus violent encore que le précédent, en dépit de ses oreilles assourdies par la détonation de l'arme à feu.

Merde !

Vincent commençait à distinguer à nouveau le contour des objets, dans la pénombre. Il put ainsi voir une nouvelle marche voler en éclat dans un fracas assourdissant, tandis qu'il tombait lui-même à la renverse. Il ne dégringola pas, restant avachi au sommet de l'escalier, les bras écartés.

Incapable de mouvoir ses jambes paralysées par la peur, Vincent remonta l'escalier en marche arrière à la seule force de ses avant-bras.

Merde-merde-merde ! C'est un rêve, un putain de rêve... C'est pas possible autrement !

Une nouvelle marche explosa près des pieds de Vincent, qui entendit de nombreux impacts : ceux des éclats de bois qui allaient se ficher dans le plafond et la partie haute des murs. Vincent commençait à se relever maladroitement quand il sentit un souffle glacial le traverser. On eût dit qu'une invisible silhouette faite de brume venait de rentrer en lui par chaque pore de sa peau, pour s'en extirper ensuite et continuer son chemin vers l'une des pièces du premier étage.

Réveil en sursaut.

Grelottant de froid, Vincent se redressa dans des vêtements et des draps trempés de sueur. Il faisait encore largement jour, et le style de la chambre à coucher était toujours le même : impeccable, moderne et japonisant.

Putain ! 'Jamais fait un cauchemar aussi réaliste...

Vincent se déshabilla. Il se dirigea en titubant vers la salle de bain et demeura longtemps sous le jet d'eau chaude, le thermostat poussé au maximum du côté rouge. Ce n'est qu'au moment de passer la main sous la plante de ses pieds qu'il réalisa que des corps étrangers y étaient fichés. Cinq minutes d'efforts plus tard, il retira une première écharde de bois.

*

Me barrer... Je dois foutre le camp d'ici.

Voilà à quoi songeait Vincent, bien trop fatigué pour prendre la moindre initiative.

Confortablement assis dans le canapé blanc du salon, le jeune homme buvait un thé en regardant la télévision, pourvue d'un nombre impressionnant de chaînes. N'ayant aperçu aucune antenne ou parabole, Vincent supposait que la maison recevait ces programmes via le câble ou internet. Ceci posait une fois de plus la question de l'enterrement d'une ligne en plein milieu d'une forêt domaniale... Le jeune homme ne se sentait pas le courage de vérifier les branchements afin de remonter jusqu'au boitier situé dans la maison, quel qu'il fût : box ADSL ou décodeur quelconque. Il était encore plus épuisé que la veille, et ne possédait ni la force ni la volonté d'accomplir quoi que ce soit. Sans doute le froid et les nuits agitées y étaient-ils pour quelque chose, surtout si l'on ajoutait à tout cela la fatigue initiale de sa longue cavale.

Sa longue cavale... Las de ne visionner que des rediffusions, en dépit du grand nombre de chaînes passées en revue, l'esprit de Vincent dérivait lentement sur son propre passé. Il s'endormit ainsi, emmitouflé dans la couette qu'il avait descendue de la chambre.

*

- Tu vois Vincent, c'est simple : tu apportes cette mallette à Maltèse. Si jamais tu rencontres le moindre problème... Eh bien... Voilà.

Vêtu d'un costume blanc immaculé, le vieil homme chauve et grassouillet qui venait de parler signifiait ainsi à Vincent qu'il ne devait pas hésiter à éliminer quiconque tenterait de lui dérober la mallette... Comme s'il était nécessaire de préciser une règle si évidente dans le milieu !

Vincent posa un instant son regard sur l'objet parallélépipédique de cuir noir, posé sur les genoux de son hôte. Assis l'un en face de l'autre dans un vaste salon aux décorations africaines, les deux hommes étaient séparés par une large table en verre transparent. Sur cette dernière était posée une tasse contenant un liquide fumant. L'homme habillé de blanc la porta à sa bouche, souffla sur la surface de la boisson et en but précautionneusement une petite gorgée, avant de la reposer et de lancer :

- J'imagine que ton tarif est toujours le même, Vincent ?

Ce dernier retint une grimace de dégoût. Il ne supportait pas ce vieux porc replet, qui le dévisageait de son habituel air vicelard et entendu.

- Oui, toujours le même, répliqua sèchement Vincent.

- Dis-moi... On ne t'a jamais dit que tu ressemblais à un personnage de jeu vidéo ? J'te jure, t'as vraiment trop la gueule de l'emploi... Il ne te manque plus qu'un code barre tatoué sur la nuque !

Manifestement inconscient de la caricature qu'il était lui aussi de son propre personnage, le vieil homme à la peau presque aussi blanche que son costume partit dans un rire gras... Qui dégénéra rapidement en une quinte de toux.

Si seulement tu pouvais t'étouffer dans ta graisse, sale pédophile de merde !

Non seulement l'obèse survécut, mais il se paya également le luxe de glisser un oeil torve vers Vincent quand celui-ci lui demanda l'avance de la moitié de sa prime, comme à l'accoutumée.

- Nan, pas cette fois-ci, mon gars. C'est Maltèse lui-même qui te paiera la totalité de ta récompense, à réception du colis, alors... Voilà !

Il tamponna son front luisant à l'aide d'un mouchoir en tissu blanc, sur lequel on devinait deux initiales brodées en lettres dorées.

- Je suis désolé mais je ne fonctionne pas ainsi, répliqua Vincent en se levant calmement, prêt à partir.

L'homme en blanc leva les yeux vers lui puis rétorqua d'un air menaçant :

- Dis donc, on parle de Maltèse là. C'est pas n'importe qui ce gars... C'est... Voilà quoi !

- Peu me chaut le statut de ce type. Je n'ai pas de maître, seulement des clients. Et un client, ça respecte mes règles, ou bien ça va voir ailleurs.

- Pemecho... Tu causes comme un vieux ! C'est un genre que t'aimes bien te donner, hein ? Répliqua dédaigneusement l'homme en blanc.

- Peu me chaut, du verbe chaloir : C'est du vieux français qui vient de calere. En latin cela signifie être chaud, désirer... Répondit froidement Vincent.

L'homme en blanc s'emporta :

- Dis donc, toi ! Tu crois que tu peux tout te permettre parce que t'es instruit ? Tu crois que tu peux mépriser les autres comme ça, uniquement parce que ton père t'a farci la tête de conneries ? Quand on voit où ça t'a mené ! Houai, c'est ça... Tu te crois meilleur que tout le monde, c'est bien ça, hein ?

L'homme en blanc se leva péniblement du canapé sur lequel il était affalé et, le front dégoulinant de sueur, lança avec mépris :

- Eh bien moi, je suis pas très sûr que t'aies les moyens de refuser un contrat ces temps-ci, je me trompe ?

Cinq mois sans un seul client... Et ce connard le sait !

Vincent avait finalement accepté le contrat et emporté la mallette. Parcourir mille cinq cents kilomètres pour la livrer, se faire payer et respirer enfin un peu. Voilà ce qui était prévu. L'inenvisageable s'était hélas produit : Vincent avait perdu le colis avant même de se mettre en route. Subtilisé par un pickpocket, sans doute... Un instant d'inattention - chose inadmissible pour un professionnel de sa classe - et... Plus rien : disparu, le bel attache case de cuir noir !

Vincent avait bien entendu aussitôt quadrillé les environs proches durant des heures, mais rien n'y avait fait. Il s'était résolu, le lendemain matin, à la perte irrémédiable du précieux objet. La pègre était dorénavant à ses trousses, et il comptait bien lui faire perdre sa trace ici, dans cette forêt qu'il avait maintes fois parcourue dans sa lointaine jeunesse.

*

La journée touchait à sa fin quand Vincent émergea de son sommeil. Il se redressa fiévreusement puis contempla un instant les ombres qui s'allongeaient dehors, derrière les fenêtres à l'esthétique parfaite. Il jeta ensuite un oeil à la télévision restée allumée.

- Il n'y a que des émissions que j'ai déjà vues ! Tu veux pas m'apprendre quelque chose que j'ignore ?

- Elle ne le peut pas.

- Hein ?

Vincent se redressa brutalement du canapé et tourna lentement sur lui-même... Sans ne rien percevoir d'anormal. Il vérifia le premier étage puis sortit, fit le tour de la maison, et porta son regard au loin.

Il n'y avait personne.

- T'es vraiment crevé, lâcha le jeune homme en rentrant péniblement dans la demeure.

Vincent attendit, l'oreille tendue, mais aucune autre voix ne s'éleva. Il se remémora plusieurs fois de suite la réponse qu'il avait entendue un instant plus tôt.

C'était léger, une voix féminine presque irréelle... Oui, c'est ça. Tu as forcément tout inventé...

Exténué, Vincent commença à escalader laborieusement l'escalier de métal en colimaçon, et s'arrêta sur la troisième marche.

La Balle !

Il n'avait remarqué aucun impact dans le salon... Le coup de feu tiré l'avant-veille, lorsqu'il avait allumé la lumière, aurait pourtant dû laisser une marque quelque part. Il avait bien ramassé une douille au premier étage, preuve qu'il n'avait pas rêvé ce premier coup de feu, mais le salon semblait intact.

J'ai tiré à la verticale, de sorte à atteindre quiconque se trouvait dans l'escalier. La balle a donc dû frapper une marche ou une zone proche.

Vincent eut beau consacrer du temps à chercher le point d'entrée du projectile, il ne trouva rien. Il éjecta le chargeur de son pistolet et le vida afin d'en compter les munitions. Il en manquait deux.

Deux ?

- Putain de merde, mais où est passée cette balle à la con ?

Il se parlait autant à lui-même qu'à la maison, à laquelle il adressait un défi.

- J'ai pas peur de toi. J'ai peur de personne, t'entends ?

Vincent passa péniblement le salon au peigne fin, puis s'attaqua à l'étage supérieur, jetant ses dernières forces dans cette quête. La nuit tombant, il avait allumé les lumières pour terminer son investigation et constater qu'il n'existait ni impact ni balle.

T'as dû passer dix fois devant sans même la voir... T'as besoin de roupiller. Tu pionces un bon coup, et demain tu te casses d'ici !

Vincent décida de passer sa dernière nuit dans la chambre, où il s'endormit sur cette pensée :

'Pas vu de panneaux solaires sur le toit... Peut-être la baraque est-elle reliée à une éolienne un peu plus loin ? Une éolienne dans une forêt gérée par l'office national des forêts... Un système de récupération des eaux invisible... Des câbles enterrés dans tout le domaine, simplement pour amener la télévision et peut-être internet jusqu'à cette maison ! Rien ne tient debout.

Vincent ouvrit les paupières le lendemain matin sur un curieux sentiment d'étrangeté. Quelque chose n'allait pas.

Il se redressa du lit et comprit tout de suite : La chambre était plongée dans l'obscurité alors qu'il faisait jour dehors. Vincent pouvait en effet deviner une lumière vive percer au travers... De volets. Il s'agissait en fait d'un unique et grand volet roulant, manifestement activable par l'interrupteur placé à côté de la fenêtre.

Vincent sauta du lit et bascula l'interrupteur vers le haut. Le volet obéit aussitôt en se levant dans un léger bruit de moteur électrique.

- Bon, ça suffit comme ça. La plaisanterie a assez duré : je me barre d'ici ! Cria le jeune homme à l'attention de la demeure, décidément trop prévenante à son goût.

Il s'habilla, récupéra son arme et constata - presque sans surprise - que la porte des toilettes était réparée et à nouveau verrouillée. Il descendit alors dans le salon... Où des volets similaires à celui de la chambre étaient baissés devant chaque fenêtre.

Vincent sentit son coeur s'emballer dans sa poitrine.

Une blague. C'est une sorte de blague dont le but est de me faire flipper. Mais qui ? Et pourquoi ? J'ai demandé des volets à voix haute il y a un jour ou deux... Et maintenant il y en a partout !

Vincent continua malgré lui à s'adresser à la maison.

- Tu crois peut-être que tu vas me retenir en satisfaisant chacun de mes désirs, c'est ça hein ? Tu veux que je te dise ? T'es exactement comme mon ex : froide et frigide, tout juste capable de compenser tes défauts en me comblant avec tout ce que tu peux me donner. Mais tu sais quoi ? Eh bien tu vas finir vieille fille, toi aussi !

Ne pas montrer sa peur, quelle que fût l'entité - humaine ou autre - qui se cachait derrière tout cela. A défaut de disposer d'un adversaire clairement déterminé, Vincent se défendait selon ce qu'il estimait être le plus adapté à la situation : l'attaque. Oui, conserver l'initiative... Voilà qui était crucial. La question d'une explication fantastique ne perturbait pas Vincent plus que cela, dont l'esprit pratique réagissait de façon froide et adaptée à une menace immédiate.

Traiter chaque problème au fur et à mesure qu'il se présentait, puis se poser les questions existentielles ensuite.

Vincent se dirigea donc vers le réfrigérateur, sinon avec calme, du moins avec une lenteur calculée. C'est d'un pas maîtrisé qu'il arrêta sa marche devant la double porte, et d'un geste assuré qu'il tira sur la poignée de droite, qui résista. Le jeune homme réitéra sa tentative avec vigueur, mais l'appareil demeura obstinément fermé.

Vincent insista encore un peu par principe, mais dut se résigner à perdre la face, ainsi que les quelques provisions qu'il comptait emmener avec lui pour la suite de sa cavale. Il se retourna afin de se diriger vers la sortie et manqua de défaillir.

Son regard venait de se poser sur une porte d'entrée délabrée, constituée de vieilles planches en bois gondolées qui n'adhéraient plus les unes aux autres. Vincent sentit la panique monter lentement en lui. En dépit de son désir de défoncer la porte d'un coup de pied pour se ruer à l'extérieur, il se retourna et constata que le salon moderne avait disparu.

Je suis dans mon rêve de l'autre soir. C'est ça : c'est encore un rêve. Un putain de rêve !

Les murs, le plancher, le plafond... Tout était fait de bois et semblait abandonné depuis longtemps. Toute trace de mobilier ou d'un quelconque aménagement s'était volatilisée : il ne subsistait rien de la télévision, du canapé, du bar ou du frigo... Et les escaliers en colimaçon étaient à nouveau remplacés par leur vieil et imposant équivalent en bois.

Incapable de penser, Vincent monta chaque marche avec précaution. Ce n'est qu'une fois que son visage fut parvenu au niveau de la plus haute marche qu'il le vit.

L'impact de la balle !

Il revoyait nettement la scène survenue le premier soir : lui, tirant un coup de feu tout en allumant la lumière sur un salon moderne et impeccable. Lui encore, une minute après cela, posant son regard sur chaque détail des lieux tandis qu'il tournait sur lui-même entre le canapé blanc et le bar, afin de vérifier la présence d'un intrus.

J'ai tiré verticalement, vers le sol, dans l'escalier en métal qui n'a rien eu. C'est celui-ci, en bois, qui a reçu la balle. Mais qu'est-ce que ça veut dire ?

Vincent voulut détacher ses yeux de la marche mais n'y parvint pas. Quelque chose le retenait. Comment donc la curiosité pouvait-elle l'emporter sur la peur qui lui tordait les intestins ?

- Putain de salope ! Tu crois peut-être que tu vas me retourner la tête ? N'imagine surtout pas un seul instant que tu vas m'hypnotiser ou une connerie du genre ! Je te l'ai déjà dit : t'es qu'une frigide. Une salope de frigide, et tu n'auras rien de moi !

Vincent avait hurlé les derniers mots, sans parvenir pour autant à détacher son regard de la dernière marche. La peur était bien là, le désir impérieux de fuite également... Simplement, toute forme de volonté l'avait abandonné, exactement comme s'il regardait une émission dépourvue d'intérêt sans trouver la force de changer de chaîne.

- Elle t'a attiré à elle. Il est trop tard maintenant.

La même voix qu'hier !

Ce murmure était celui d'une jeune femme. Il semblait provenir de partout à la fois, comme s'il résonnait directement dans l'esprit de Vincent. Ce dernier essaya de tourner la tête sans y parvenir, les yeux rivés sur la même marche.

- Elle te dévore depuis des jours. Tu es très faible à présent, et tu vas bientôt mourir. Poursuivit l'étrange voix dénuée d'émotion.

Je délire. Oui, je dois être victime d'une forte fièvre ; j'ai si froid ! Il faut que je sorte me réchauffer un peu. C'est ça... Me réchauffer.

- Elle ne te laissera pas sortir. Elle a besoin de ta chaleur.

Cette voix, douce et éthérée, aurait pu être synthétique. Totalement dénuée d'humanité, elle ne semblait ni malveillante ni indifférente. Elle constatait simplement l'évidence avec calme et recul.

- Ah houai ? Comme ça je vais crever ? Eh bien c'est ce qu'on va voir ! Lâcha Vincent sur un ton de défi.

Prononcer ces quelques mots lui avait coûté. Désormais à genoux dans l'escalier, il comprit que la situation était critique.

Je ne vais pas mourir. Pas aujourd'hui !

- Si. Car cela ne dépend ni de ta force, ni de ton instinct de survie.

Elle lit dans mes pensées ?

La voix ne répondit pas. Vincent parvint à se relever brusquement. Une sensation de vertige s'empara de lui tandis que la pièce tanguait. Il sentit un choc et...

Voile noir.

*

Le goût et l'odeur de la poussière. Le froid pénétrant, aussi vif qu'un vent glacial en plein hiver, et une latte de bois, floue.

Vincent cligna des yeux et prit appui sur un coude. Il était étendu sur le vieux parquet du salon, près de l'escalier en bois.

Le deuxième impact !

Juste devant lui, l'une des lattes était perforée.

C'est la balle que j'ai tirée l'autre soir, quand les marches de l'escalier grinçaient puis explosaient les unes après les autres ! Tout cela s'est bien déroulé !

- Ça ne peut pas être réel ! Voulut hurler Vincent. Mais seul un murmure franchit ses lèvres.

- Tu n'as vu que ce que la maison voulait te montrer. Répondit la voix, toujours aussi stoïque. Elle a ainsi pu te dévorer lentement pendant une dizaine de jours, alors qu'elle leurrait tes sens.

C'est faux ! Cela ne fait que deux jours que je suis ici !

Imperturbable, la voix poursuivit :

- Maintenant que tu es faible, cette illusion ne lui est plus d'aucune utilité. Elle peut te retenir facilement et achever d'absorber ton énergie vitale.

Energie vitale ?

- Je ne... Souffla faiblement Vincent.

Toujours allongé sur le sol crasseux, il n'eut pas la force d'achever sa phrase. Il cessa de prendre appui sur son coude, s'affala sur le plancher et demeura inerte, étendu sur le dos.

Je ne veux pas mourir...

La pensée de Vincent se vidait petit à petit, tandis que toute forme de volonté l'abandonnait. Il lui sembla que sa main droite touchait quelque chose de sec et rêche, mais il ne pouvait ni ne désirait tourner la tête. Telle la marée se retire d'une plage normande, la peur glissait doucement hors de son âme, cédant la place au néant.

La conscience de Vincent atteignit ainsi un niveau différent : il ressentait des choses auxquelles il n'avait jamais prêté attention jusqu'alors. Il pouvait entendre chaque battement de son coeur et sentir le sang affluer à l'intérieur de ses veines. Il lui sembla même qu'il pouvait percevoir l'activité de ses organes internes. Un voile sombre commença à descendre lentement sur ses yeux. Peut-être s'était-il assoupi pour se réveiller plus tard, le soir ? Ou peut-être ses sens commençaient-ils à s'éteindre les uns après les autres...

Plus d'odeur de poussière, plus de froid, de son, ou de lumière. Plus aucune sensation. Vincent n'avait plus peur ni ne désirait quoi que ce soit, alors que tout était sur le point de basculer dans les ténèbres. La maison avait gagné, il le savait, mais un tel constat le laissait indifférent.

Le dernier instant de la vie de Vincent fut comme celui d'une ampoule dont l'éclairage devient plus vif, juste avant de s'éteindre définitivement : ses perceptions furent affinées à l'extrême durant une infime fraction de seconde. Ce qu'il vit alors dépassa de loin tout ce qu'il avait pu imaginer sur ce que d'aucun nomment le paranormal. Il obtint ainsi toutes les réponses, y compris à des questions qu'il ne s'était jamais posées.

*

C'est magnifique !

Vincent observe les environs. Il voit la maison. Il perçoit l'intérieur du bois qui constitue les murs et contemple, au-delà de ces derniers, la nature qui l'encercle. Tout cela vibre. Pour être plus exact, tout n'est constitué que d'un unique fluide vibratoire... Telle une d'huile épaisse et frémissante, commune à chaque chose. Ce fluide circule dans Vincent lui-même, mais aussi dans la maison, la terre et le reste de la forêt. L'air est également constitué d'une version plus légère de cet éther gluant et vrombissant.

La maison... Elle aspire tout !

Le fluide vibratoire de la forêt converge lentement vers la demeure, tout comme le peu de fluide qui reste en Vincent est aspiré par le parquet et l'air du salon.

C'est pour cela que j'avais froid : La maison se nourrit de moi et de la végétation alentour...

Les dernières vibrations qui s'écoulent hors de Vincent entraînent avec elles un peu de sa conscience, reliant ainsi le jeune homme à la maison et à son mystérieux pouvoir... Un infinitésimal moment d'éternité, durant lequel Vincent peut voir tout ce que la demeure perçoit.

La voix retentit à nouveau. Elle semble plus proche :

- Ta conscience se sépare de ton corps. Elle est en train de se déplacer dans l'énergie vitale qui constitue les environs.

Je vais me réincarner ?

- Non. Tu vas disparaître. Ta conscience n'est rien de plus que de l'énergie vitale hautement structurée. Une fois celle-ci dispersée sous sa forme la plus élémentaire, elle ne sera plus qu'un substrat... Un élément de base utilisable par les formes de vie qui t'entourent, en l'occurrence la maison.

Vincent éprouve de plus en plus de difficultés à comprendre la voix. Son attention diminue tandis que sa pensée et sa mémoire s'effilochent.

La voix semble s'être à nouveau retirée, l'abandonnant seul, désincarné, au milieu du néant le plus complet. Vincent est réduit à sa plus simple expression : sa conscience, source de son identité. Une conscience dépouillée de souvenirs et d'émotions. Il dérive lentement et paresseusement, dans un lieu où le temps s'écoule paisiblement, sans heurt ni douleur. L'ultime braise qui subsiste de l'âme de Vincent est sur le point de s'éteindre, quand il sent la présence familière de la voix.

Tu es revenue ? T'étais où ?

- Avec Gabrielle. J'essaie de la ramener.

Ce qu'il reste de Vincent et de sa volonté lutte contre la torpeur pour demander :

La ramener ? Gabrielle ? C'est qui ça, Gabrielle ?

- Elle est le grand tout.

Quoi ça ?

- Je suis une partie du grand tout.

'Comprends que dalle...

Quelle importance de toute façon ? Vincent, terriblement las, sombre de plus en plus profondément dans une nuit épaisse. Il ne se sent plus concerné par aucune question ni aucun combat... Il se contente d'être. La voix, pour sa part, est déjà repartie quelque part dans son propre ailleurs bien à elle, où elle semble avoir fort à faire.

Il se produit alors un accident... Une chose aussi improbable que cette maison abjecte, qui continue certainement à exister autour du corps étendu de Vincent. Ce dernier sent frémir le lien qui l'unit à la demeure, puis une lumière chaude l'enveloppe.

En elle... Je suis en elle, dans la conscience de la maison !

Une conscience rudimentaire, composée d'émotions empruntées à de précédents habitants des lieux...

C'est alors qu'un nouvel oeil s'ouvre en Vincent, qui le tourne sur la maison elle-même.

*

La scène semble se dérouler au moyen âge, d'après les vêtements de la vieille femme qui gravit l'escalier en bois du salon. Faiblement éclairée par une chandelle, elle achève son ascension et se dirige à pas de loups vers une chambre.

Celle dans laquelle je dormais !

La vielle femme est armée d'un grand couteau, dont le manche est grossièrement découpé dans du bois. Vincent ressent la colère et la folie qui la dévorent, créant autant d'ondulations qui vont s'imprimer dans l'énergie vitale des lieux. Se venger. Détruire l'être qui l'a faite souffrir durant des années avant de s'en prendre à sa propre fille. Le détruire. Oui, le détruire.

La femme ouvre doucement la porte, entre dans la chambre obscure et se poste devant le lit. La source de son mal est là, allongée sous les draps. La source de son mal revêt la forme d'un vieillard fripé et détendu dans son sommeil. La source de son mal va être détruite pour toujours.

La haine de la femme monte d'un cran, déformant davantage les vibrations qui parcourent la maison et le mobilier. La vieille femme pose la chandelle près d'elle, lève lentement le couteau... Puis l'abat violemment sur la gorge de l'homme qui se réveille aussitôt, les yeux exorbités. Il porte une main à son cou en émettant un gargouillement, tandis qu'il s'étouffe avec son propre sang.

La femme lâche le manche, recule d'un pas et regarde la scène un instant, impassible, alors que son époux se débat sur le lit sans parvenir à retirer la lame de sa trachée. Le sang s'écoule entre ses doigts et tache l'oreiller. La terreur qui se dégage de l'homme s'imprime à son tour dans l'énergie vitale de la maison, s'ajoutant à des années de peurs et de souffrances... Dont la bâtisse porte les stigmates derrière chaque planche, chaque noeud de bois.

La femme ouvre la bouche, la première fois dans toute sa vie, pour signifier enfin à cet homme tout ce qu'elle n'avait encore jamais osé lui envoyer au visage... Mais c'est un cri qui en sort. Un cri qui se transforme en hurlement de rage, au moment où elle tire la couverture qui recouvre son époux désormais décédé, saisit le manche, et crible le corps de nouveaux coups de couteaux. Le sang gicle sur les murs ; quelques éclaboussures atteignent le plafond.

C'est alors que survient une anomalie, dans le tissu vibratoire de la maison : il cède un instant, déchiré par la pression émotionnelle des lieux, puis se reconstitue aussitôt, selon une configuration radicalement différente... Les ondulations qui parcourent les lames de bois ont changé de forme et de fréquence.

La vieille femme sent un frisson la traverser tandis que la structure intime de la bâtisse se modifie profondément, devenant un entonnoir à énergie vitale. La demeure n'aura de cesse de s'en nourrir, alimentant ainsi le souvenir du drame qui vient de survenir en son sein. Déjà, la faune et la flore proches subissent son effet vampirique.

L'homme est mort depuis un moment maintenant, mais les coups continuent à pleuvoir. La femme hurle, encore et encore, tandis que la maison se repait des vibrations ainsi émises.

Les jours passent. La femme meurt rapidement, à la fois victime de sa folie et de la maison. Les années défilent puis les décennies, quand un jour une jeune femme entre dans la demeure. Vincent sent aussitôt un lien l'unir à cette visiteuse, comme si la voix entendue précédemment émanait d'elle.

Gabrielle ?

La jeune femme passe un début de nuit dans la chambre où l'assassinat est survenu, mais elle semble capable de percevoir et de contrer les phénomènes étranges qui animent la bâtisse. Elle s'échappe finalement au petit matin en défonçant l'un des murs... Elle semble posséder les mêmes aptitudes que la maison elle-même.

Les siècles défilent, tandis que la maison se nourrit de la nature proche et gagne en force. Elle peut désormais influencer l'énergie vitale des esprits humains, repoussant les groupes et attirant à elle les individus isolés... Dont aucun ne lui échappe. La demeure n'est pas particulièrement prédatrice de cette espèce, elle est simplement opportuniste et prudente, si tant est qu'elle possède une personnalité.

C'est ainsi qu'un jeune enfant accompagné de sa famille passe près de la maison qui les repousse, sans même que ces derniers n'en prennent conscience. Il ne lui est effectivement pas aisé de gérer plusieurs proies simultanément. Le jeune enfant revient deux ou trois dizaines d'années plus tard... Le temps d'un battement de cils pour la demeure, qui le reconnait aussitôt. L'enfant a grandi, il est chauve, bien bâti, et surtout il est seul.

Ce type, c'est... C'est moi !

Un nouvel être humain va contribuer, avec la forêt et les animaux, à alimenter les souvenirs des lieux.

L'homme entre. Il a chaud, mais plus pour très longtemps. Il ne voit pas les cadavres humains desséchés, entassés sur sa droite, ni ne sent l'odeur étouffante de poussière. La maison plaque l'image d'un canapé blanc à leur place, tandis que la crasse et les vieilles planches de bois s'habillent en fonction des images attendues par le nouveau visiteur.

Convaincu de se désaltérer dans une salle de bain située à l'étage supérieur, il boit à genoux dans la mare d'eau croupie du salon, près de l'escalier. Il ne risque pas de contracter la moindre maladie, car toute forme de vie y a disparu depuis longtemps et n'a jamais pu s'y développer depuis... L'énergie vitale des bactéries, virus et parasites est en effet aspirée avant même que ces derniers n'aient le temps de proliférer.

L'homme s'assoit sur le tas de cadavres du salon, regarde le mur qui lui fait face et contemple ses propres souvenirs d'émissions télévisées. Il vit dans l'obscurité, allumant des lumières inexistantes, mâchant des sandwichs irréels et se délectant de douches fantômes. Il s'apprête un jour à sortir dans la forêt pour se réchauffer, quand la maison le bloque devant la porte et manipule ses souvenirs. Elle lui renvoie alors les images qu'il a mémorisées lors de sa première approche de la demeure.

L'homme voyage dans son propre esprit, revisitant virtuellement les limites concentriques de la clairière, dont la flore et la faune semblent fuir la maison. Il croit se réchauffer au soleil et revenir sur ses pas, alors qu'il n'a pas bougé du salon.

L'homme dort dans l'une des chambres vides de l'étage supérieur, allongé à même le parquet. Jusqu'à deux ou trois jours s'écoulent parfois, quand il croit dormir une seule nuit ou s'abandonner à une simple sieste. L'illusion a parfois des ratés, et l'homme perçoit alors les lieux tels qu'ils sont. Il parvient à utiliser deux fois son arme à feu... Et garde même le souvenir de cet incident, en dépit du contrôle exercé par la maison sur sa volonté, sa mémoire et ses sens.

La bâtisse a puisé beaucoup d'énergie vitale dans la faune et la flore ambiante, durant l'année écoulée. Elle l'utilise pour faire revivre le souvenir des lieux, imprimé en elle. La plupart du temps, l'homme chauve ne ressent pas la présence de la silhouette vibrante qui arpente la demeure, grimpant inlassablement l'escalier pour aller assassiner une victime depuis longtemps réduite en poussière. La silhouette absorbant la chaleur de l'air humide du salon, elle est parfois rendue visible par effet de condensation, tel un spectre évanescent.

La maison utilise Vincent pour lui faire ranger à son insu les cadavres d'humains et de rongeurs dispersés dans les étages supérieurs, dégageant ainsi les pièces pour faciliter ses déplacements et ceux des futures victimes. Il en empile un grand nombre dans une pièce vide particulière : celle qu'il perçoit comme de luxueuses commodités fermées à clé...

Retour au présent.

Vincent voit désormais le corps de l'homme - son corps à lui ! - étendu sur le plancher. Sa main gauche est posée sur l'un des cadavres desséchés. Vincent ne respire plus, et sa température s'abaisse déjà. Il sent un ultime lien s'activer, telle une piste restée tracée derrière la mystérieuse voix, après son départ.

Vincent la suit. Il voit alors une jeune femme brune et élancée...

La même que celle qui s'est échappée de la maison en défonçant le mur !

Elle est allongée sur le dos, à la surface d'un parking dévasté, près d'un hôpital ravagé. Ses yeux sont clos, et un jeune homme en colère est assis à califourchon sur son ventre.

C'est dans cette femme que la voix est retournée... Ce serait elle, Gabrielle ?

Vincent réalise alors qu'il se trouve dans un espace commun à toutes choses... Un endroit où converge chaque pensée, et où le temps et les distances ne signifient rien. Espace intermédiaire. Ce terme s'impose de lui-même à Vincent, décrivant parfaitement la position centrale de ce lieu, situé entre chaque particule de matière, chaque mouvement.

Cette femme... Gabrielle... Il se passe quelque chose d'important en elle.

Vincent comprend confusément qu'un acte capital se joue sous son nouvel oeil intérieur : L'énergie vitale de l'univers tout entier se réorganise autour de la personne étendue sur le parking. Les ondulations de lointaines étoiles vibrent désormais en phase avec cette jeune femme... Le monde entier semble ainsi prêter une oreille attentive à la naissance d'un Dieu.

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